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vendredi 25 janvier 2013

"LA RÈGLE DU JEU" (de Jean Renoir, 1939)



En quelques mots : Alors qu'il vient de battre des records de vitesse, l'aviateur André Jurieux surprend tout le monde quand il se pose au Bourget en se déclarant triste que la femme qu'il aime ne soit pas là. Celle-ci est l'épouse du riche marquis de la Chesnaye, lequel s'apprête à rejoindre son château à la campagne avec des amis. Grâce à un ami de la famille, l'aviateur s'invite à la fête.

J'étais plus jeune la première fois que j'ai vu La règle du jeu à la télévision et je n'ai pas su saisir les enjeux de cette partie de campagne qui m'avait laissé un petit goût d'ennui malgré un casting intéressant et quelques bonnes situations. Pour tout vous avouer, on m'avait promis un chef d'oeuvre et j'étais bien heureux, du haut de mes premiers pas d'adulte, de pouvoir me détourner de l'avis général en arguant, jusqu'à il y a quelques semaines encore, que le film de Jean Renoir m'avait laissé indifférent. Par malice, et surtout par bêtise, je n'avais jamais revu le film, pour me complaire sans remords dans un souvenir mitigé - on tente toujours de se démarquer des autres comme on peut et dire du mal de l'un des films les plus appréciés de l'Histoire du cinéma me poussait probablement à croire que j'étais un cinéphile underground, un rien anticonformiste mais pourtant sincère. Hormis une réplique fameuse - Mais bon Dieu de bois, on est venu pour chasser, pas pour écrire nos mémoires - que j'essaye de replacer à chaque repas de famille, Renoir acteur m'avait paru cabotin, Toutain fade, Parély folle et Dalio sous-exploité.



L'imposante biographie de Jean Renoir par Pascal Mérigeau (Flammarion, 2012) m'a forcé à revoir mon jugement sur le film. Un nouveau visionnage m'a offert de redécouvrir complètement cette oeuvre forte, et d'en saisir un peu mieux les contours. Je n'avais pas compris à quel point montrer de la bourgeoisie d'avant guerre un visage frivole et désabusé était audacieux quelques semaines avant une le déclenchement d'une guerre avec l'Allemagne - dont on ne pouvait même pas imaginer qu'elle serait éclair. Pas étonnant dès lors de lire les plus virulentes critiques dans la presse de droite de l'époque, mécontente par ailleurs de voir un juif marquis de France marié à une autrichienne.

La règle du jeu, celle que les hommes et femmes en société doivent suivre s'ils ne veulent pas sortir du chemin, est un film crépusculaire, à l'image de la Danse macabre de Saint-Saëns que l'on entend dans le film lors d'une étonnante scène fantomatique. Pourtant joyeux (un drame gai), le film est le dernier tour de piste de l'élite d'une France qui s'éteint, gonflée de l'orgueil d'Austerlitz et de la victoire de 14 qui l'aveuglent d'une terrible défaite à venir. Quand ils choisissent de présenter un petit spectacle à leurs invités, les hôtes, menés par Dalio, chantent d'ailleurs un succès de la fin du XIXe siècle, En revenant de la revue (Gais et contents, nous marchons triomphants, en allant à Longchamp, le coeur à l'aise, sans hésiter, car nous allions fêter, voir et complimenter l'armée française), aux références évidentes au nationalisme boulangiste. De fait, l'aristocratie française des années 1930 est peut-être, pour une part, restée au XIXe siècle et l'heure n'est pas au bilan. Pourtant, il est intéressant de se demander si la persistance de l'Ancien Régime, du nom de l'ouvrage majeur de Arno Meyer sur la prolongation républicaine du pouvoir des élites nobiliaires, ne prend pas fin dans cette insouciance festive suivie de la défaite de 1940. Peu amène avec l'aristocratie dominante, le film n'épargne non plus les domestiques, issus du peuple, qui ne pensent qu'à reproduire les modèles de leurs maîtres, entre hiérarchie, désir d'ascension sociale (Carette veut être domestique pour avoir un uniforme) et extraconjugalité.

Cette fin d'un monde en forme de weekend champêtre ne pouvait séduire le public de 1939, aussi inquiet que l'était pourtant Jean Renoir (le film est réalisé après la conférence de Munich) et peu disposé à suivre les turpitudes amoureuses et sociales (une superbe et cruelle scène de chasse) de privilégiés en Sologne. Après La grande illusion, le public attendait peut-être un film mordant de la part du réalisateur qui prit aussi le risque de se mettre en scène, d'écrire et de produire son film - faits extrêmement rares - ce qui ne manqua pas de déclencher les quolibets d'une partie de la presse à chacune de ses apparitions à l'écran. Ce Jean Renoir que je trouvais mauvais à la première vision m'apparaît aujourd'hui très drôle, avec une voix éraillée superbe, et l'on ne peut s'empêcher d'y voir sa propre représentation (Pascal Mérigeau y revient longuement dans un très beau passage).



La règle du jeu est l'un des films qui a déchaîné le plus les passions des cinéphiles et l'on compte nombre d'analyses à son sujet - le film est même régulièrement classé parmi les plus grands films de tous les temps. Si Renoir écrit dans le générique que le film ne se veut pas une étude de moeurs, il serait heureux, à mon sens, de préciser qu'il est un incontestable chef d'oeuvre a posteriori, Renoir ne pouvant prévoir avec certitude les faits à suivre lorsqu'il le réalisa et, de fait, le caractère anthropologique de son scénario marivaudien. On ne pourrait donc totalement blâmer les critiques négatives de l'époque (Mérigeau rappelle toutefois qu'elles furent partagées avec des papiers dithyrambiques) bien que certaines étaient fondées sur d'autres aspects plus politiques.

Le film reste aussi aujourd'hui un merveilleux film choral : si mes doutes sur Mila Parély n'ont, en revanche, pas évolués, difficile de rester de marbre devant les talents réunis de Julien Carette en braconnier coureur de jupons, Gaston Modot en garde chasse cocu, Jean Renoir en invité mondain excentrique, Pierre Magnier en général strict et respecté, Paulette Dubost en domestique de chambre charmeuse (elle était surnommée Des seins animés sur le tournage, par les techniciens), Roland Toutain en aviateur un peu effacé mais bondissant dès qu'il le peut, et Marcel Dalio en représentant de la classe aristocratique, impérial si j'ose dire.

vendredi 4 janvier 2013

"LE CAPITAINE FRACASSE" (de Abel Gance, 1943)



En quelques mots : Héritier d'une prestigieuse famille, mais ruiné, le Baron de Sigognac se lamente dans son château qui tombe en ruines et songe à la mort. Lorsqu'une nuit, une troupe de comédiens débarque chez lui, il retrouve dans les yeux de la jolie Isabelle le sourire qu'il croyait perdu depuis longtemps. Il s'engage alors avec eux et remplace un comédien défunt en prenant le nom de Capitaine Fracasse.

Il y a beaucoup d'ambitions réunies dans cette nouvelle adaptation du célèbre roman éponyme de Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse : une volonté de fidélité aux écrits originaux tout en les adaptant aux goûts propres de l'auteur - notamment Cyrano de Bergerac de Edmond Rostand, le siècle de Louis XIII -, lequel entend pousser aux limites les thématiques de vie, de mort du roman pour en faire une oeuvre à la frontière du fantastique, ancrée dans une théâtralisation assumée et légitime. Abel Gance n'est pas un réalisateur de commande et tente, toujours assez difficilement, depuis les années 1920 de faire évoluer le cinéma français vers des nouvelles manières de le concevoir, quitte à renier des films ou à s'attribuer les faveurs de personnalités qu'il ne soutient pas (Pétain puis Franco après la guerre) pour trouver des fonds. De manière égoïste, et probablement mégalomane, Abel Gance ne désire que tourner et créer. Le Capitaine Fracasse que nous connaissons aujourd'hui n'est d'ailleurs pas le sien, qui durait près de trois heures et fut amputé par les producteurs pour être exploité en salle. On imagine alors l'étrange spectacle qu'aurait été une projection de la version originale, en pleine Occupation, entrecoupée toutes les vingt minutes par des alertes à la bombe ou des descentes de police. Le réalisateur mécontent tenta même de faire retirer son nom du générique, ce qui explique l'étonnante et unique attribution que l'on découvre sur les affiches d'époque : Vu et Entendu par Abel Gance en place d'un traditionnel Réalisé par ...

L'ouverture est frappante de noirceur : au fond du caveau familial, le châtelain ruiné crie à son domestique d'une voix d'outre tombe de refermer la dalle, cependant que le vent fait claquer les fenêtres, les portes, bruisser la nature déchaînée et tomber les tableaux du mur. Associés à une armure médiévale qui semble vivante, ces derniers ne sont pas de vieux souvenirs poussiéreux, leur chute montre à quel point ils sont vivants dans les lieux comme les esprits. Cette ambiance fantastique éblouissante et servie par le talent du chef opérateur Nicolas Hayer et du chef décorateur Henri Mahé se poursuit un temps avec l'arrivée théâtrale exagérée d'un comédien qui demande l'asile pour la nuit. Cette longue ouverture est un grand moment et il est permis de se demander si elle était initialement allongée. Toujours est-il que les moments suivants - une vingtaine de minutes environ - apparaissent plus froids et dénués de toute autre ambition que celle de divertir. La chanteuse et ses ritournelles sont mêmes pénibles, et ne peuvent être sauvées par une participation trop brève de seconds rôles sympathiques comme Roland Toutain, Pierre Labry, Alice Tissot ou le jeune Jacques François dans un de ses premiers rôles à l'écran.



Véritable moment de bravoure cinématographique et littéraire, le premier duel entre le baron de Sigognac et le duc de Vallombreuse est absolument magnifique. Dans un délicieux délire verbal en rimes, à la manière de la leçon infligée par Cyrano de Bergerac à Valvert, Fernand Gravey - impressionnant de charisme en baron-comédien - et Jean Weber ferraillent à rendre fou de joie tout amateur de cape et d'épée. Abel Gance s'offre même le luxe d'une référence au Bossu de Paul Féval avec une leçon d'escrime en plusieurs points, dont on ne connaît le dénouement qu'au milieu de la séquence suivante, une impressionnante représentation théâtrale qui exigea des dépassements d'horaires lors du tournage. L'ampleur du décor (en studio), des figurants et de l'action sont conjuguées à une réflexion où l'auteur ne distingue plus la vie du théâtre.

Cette thématique est centrale, dès lors que les acteurs du film surjouent de la même façon les scènes de théâtre comme les scènes de vie, faisant du Capitaine Fracasse une petite comédie humaine en même temps qu'une déclaration d'amour à la vie d'artiste, entre privation, itinérance et bonheurs (des spectateurs plus attirés vers le classicisme Hunebellien n'y prendront surement aucun plaisir). On se demande même si la vie telle qu'elle doit être - rangée, ordonnée - n'est pas une clownerie plus redoutable que les pitreries d'une bande de comédiens ; ainsi le Baron retrouvé dans son luxe demande-t-il à son fidèle serviteur, qui s'orne des vêtements traditionnels de la famille, Qu'est-ce que c'est que ce déguisement Pierre ?, lui-même qui paraît aussi déguisé que lorsqu'il arpentait la scène.



Dès lors, les rebondissements narratifs liés aux origines de Isabelle ou à ses amours très convenus avec le beau Baron de Sigognac paraissent bien fades et ennuyeux dans ce film complexe, dense, ambitieux au point d'éclipser sa trame originelle. C'est bien là l'oeuvre d'un grand auteur, et une sorte de chef d'oeuvre du cinéma français. La dernière phrase du film, Entre le théâtre et la vie, j'ai choisi, semble taillée sur mesure ; Abel Gance ne tourna plus un film avant une dizaine d'années, malgré le succès public du Capitaine Fracasse.

dimanche 30 décembre 2012

"MACAO, L'ENFER DU JEU" (de Jean Delannoy, 1939)



En quelques mots : Werner von Krall, aventurier en Chine, est chargé d'acheter une importante cargaison d'armes qui doit servir à mener la guerre sino-japonaise. Dans un village dévasté, il rencontre une actrice française, Mireille, et l'emmène avec lui à Macao où il compte régler ses affaires avec le puissant Ying-Tchaï, marchand d'armes et propriétaire d'un casino.

Les films d'aventures en Asie sont souvent prétextes à mettre en scène des marchands d'armes - on se souvient de l'excellent Gary Cooper en trafiquant au grand coeur dans Le général est mort à l'aube (L. Milestone, 1936). Dans ce Macao de Jean Delannoy, les roulettes du casino servent de métaphore au jeu cruel et risqué auquel se livrent Erich von Stroheim en trafiquant d'armes, Mireille Balin en actrice faire-valoir et Sessue Hayakawa en maître de la ville. Une première histoire mêle ses trois personnages qui, chacun, veulent s'utiliser pour les propres intérêts - on connaît l'issue de ce petit jeu, et la fin du film est étonnamment dramatique, ce qui ajoute à sa force. Une romance parallèle vient se greffer au scénario, avec un jeune journaliste bondissant (Roland Toutain) qui tombe amoureux de la fille de celui qui a tenté de l’assassiner parce qu'il gagnait trop aux jeux (Louise Carletti), sans grande utilité sinon d'être la pierre angulaire du suspens final et le prétexte à quelques séquences cocasses avec un petit indicateur local prêt à tout pour gagner 50$.

L'ouverture a tout pour captiver et offre le souvenir d'une très jolie scène où la magnifique Mireille Balin reprise ses bas cependant que la ville est bombardée et Erich von Stroheim tente de négocier quelques dollars pour acheter des armes. Si on peut reprocher le traitement extrêmement classique de Delannoy et des scénaristes pour cette histoire (avec une mise en scène fluide toutefois), elle se laisse regarder sans déplaisir jusqu'à la fin, notamment grâce à ses acteurs.


Je ne me lasse pas de découvrir des films avec la superbe Mireille Balin qui impose son jeu naturel (sa façon de décocher des "Sans blagues !" est savoureuse) et sa beauté à un Erich von Stroheim plus contrasté que d'ordinaire, qui se retrouve à plusieurs reprises dans des situations qui lui échappent et, ce n'est pas courant, s'amourache d'une femme au point de devenir jaloux - il inflige une paire de gifles mémorable à Mireille Balin avant de se confondre en excuses.

Puisque le génial acteur d'origine austro-hongroise était censuré par l'Allemagne nazie, le film le fut aussi et Delannoy, pour assurer la survie de ses négatifs, retourna toutes les séquences de von Krall avec un acteur français "admis", Pierre Renoir (photo ci-contre). Le film fut distribué et se trouva un fervent défenseur en la personne de Jean Cocteau qui, selon les dires du réalisateur, le visionna une dizaine de fois, souvent en séances privées. De là serait née leur collaboration (L'éternel retour, 1943). Au sortir de la guerre, les séquences originales avec von Stroheim furent réintégrées et c'est cette version que l'on peut découvrir avec plaisir aujourd'hui.

A noter également le très beau travail du chef décorateur Serge Pimenoff qui reconstitua Macao ...à Nice, où le film fut tourné presque intégralement.

samedi 29 décembre 2012

"LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE" (de Marcel L'Herbier, 1930)



En quelques mots : Alors qu'elle s'apprête à se marier, Mathilde Stangerson reçoit un bouquet de camélias accompagné de quelques mots troublants. Quand elle rejoint le château familial avec son père, elle est victime d'une tentative d'assassinat dans la chambre jaune. Problème : personne n'a pu y entrer ou en sortir et le criminel a disparu. Le policier Larsan mène l'enquête quand débarque le jeune Rouletabille.

Troisième adaptation du roman de Gaston Leroux au cinéma, Le mystère de la chambre jaune de Marcel L'Herbier est le premier à être sonorisé. Il n'y a pas longtemps que l'on parle sur grand écran en 1930 et le générique très original est un formidable document historique : de manière scénarisée, il montre comment et par qui sont enregistrés l'image et le son, qui s'occupe de la direction d'acteur et qui va apparaître à l'écran - sorte de bande-annonce qui promet au spectateur un grand spectacle avec les moyens les plus modernes, un prologue que l'on retrouvera de façon plus comique chez Sacha Guitry quelques années plus tard (dans La Poison notamment).

Pour adapter ce roman en quasi huit-clos, Marcel L'Herbier choisit des décors de studio qui lui permettent de jouer avec les ombres et les lumières et de créer un climat propice au suspens de l'intrigue - lequel met pourtant du temps à se mettre en place, non sans une longue séquence assez énigmatique qui peut perturber les réflexes du spectateur, un rien perdu. Il faut dire que le jeu théâtral, terriblement démonstratif, de l'actrice principale, au coeur de toutes les attentions, Huguette Duflos, n'arrange rien, et il faut tout l'abattage sympathique de Roland Toutain en reporter Rouletabille pour s'intéresser à l'enquête.



Dès lors mon avis se scinde - la mise en scène, les cadrages et la photographie sont soignés, on pense parfois à l'expressionnisme allemand (au début particulièrement où la caméra subjective et les grands décors froids et sombres rappellent la noirceur de Fritz Lang), et si certains acteurs (Toutain, Belières, Vibert) apportent du rythme à cette aventure, d'autres (Duflos, Van Daële) l'enfoncent dans un théâtre filmé qui fait ressortir tous les défauts des débuts du cinéma parlant. L'heure quarante que dure le film est probablement imputable de quelques scènes pénibles.

On ne peut toutefois que saluer Les documents cinématographiques qui ont sortis un très beau coffret Rouletabille avec, en outre, la suite des aventures du reporter, Le parfum de la dame en noir (1931). Hélas, ce Mystère de la chambre jaune est un peu daté et rebutera les moins téméraires, seuls les cinéphiles s'en délecteront.
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