Affichage des articles dont le libellé est drame. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est drame. Afficher tous les articles

samedi 4 janvier 2014

"Y'A-T-IL UN FRANÇAIS DANS LA SALLE ?" (de Jean-Pierre Mocky, 1982)



En quelques mots : Le puissant président d'un parti politique apprend la mort d'un vieil oncle, qui l'avait élevé. Face à ce suicide imprévu, il cherche à récupérer une lettre du défunt qui pourrait révéler son lourd passé pendant la Seconde Guerre Mondiale. Mais il n'est pas seul à s'y intéresser : un policier pervers et un journaliste en quête de scoop épient le politicien.

Quand la France salace et corrompue de Frédéric Dard rencontre l'univers explosif de Jean-Pierre Mocky, on peut prévoir des embolies. L'évidence de cette rencontre est presque tardive en 1982, qu'importe puisque le résultat n'en fini de pas déconcerter. J'ai revu ce film hier soir avec la petite appréhension de ne pas être aussi enthousiasmé que la première fois ... idée vite dissipée dès lors que l'infernale machine de destruction se met en marche. Certes, les grivoiseries ne sont pas toutes du plus bon effet dans les premières séquences et gâchent presque un film qui pourrait faire référence en matière de drame politique. Mais Mocky sera toujours Mocky et on s'habitue à ces voix-off perverses, reflets très terre-à-terre des pensées de tous lors d'un enterrement, d'une entrevue ministérielle etc. Si cet ornement est une des pattes du metteur en scène, le principal est ailleurs : adapté d'un roman de Frédéric Dard (dont je connais très mal l'oeuvre, hélas), Y'a-t-il un français dans la salle ? s'inscrit dans la série des plus grandes réussites de Jean-Pierre Mocky en matière de jeu de massacre (avec L'ibis rouge ou A mort l'arbitre notamment). Là encore, personne n'est épargné, du cheminot idolâtre de Georges Marchais au président de parti politique corrompu en passant par la voisine épieuse, le journaliste fouille-merde, le flic pervers ou l'oncle geôlier. Avec les plus grands acteurs (Victor Lanoux, Jacqueline Maillan, Jean-François Stévenin, Jacques Dutronc, Andréa Ferréol, Dominique Lavanant, Emmanuelle Riva, Dominique Zardi, Michel Galabru ou Alexandre Rignault dans un de ses derniers rôles), Mocky filme une société à la dérive, pourrie, irrécupérable.



Le personnage interprété par Jacques Dufilho est tout à fait étonnant : maître chanteur séquestré depuis près de deux décennies dans la petite maison de l'oncle décédé, il est celui qui détient le secret (le brillant politique dénonça des juifs pendant la guerre) et fait office de bonne conscience qu'il faut nourrir. Presque fantasmé ou rêvé, ce personnage improbable permet à Victor Lanoux de se réveiller par une tirade miraculeuse dont l'écho résonne toujours depuis trente ans : "Bien que maître-chanteur professionnel, je reste citoyen français. Ce qui m'a frappé c'est que ... personne ne croit plus en rien. Je les écoute tous sur mon transistor. Au milieu des invectives de l'assemblée, je me suis brusquement demandé : y'a-t-il ... un français dans la salle ? Un seul ? Un vrai ? ... Votre bannière c'est la SOFRES, votre patrie c'est la télévision."

Pessimiste dans l'âme - à moins qu'il ne s'agisse d'une cruelle lucidité -, Jean-Pierre Mocky n'épargne pas ses personnages. Si le politique change de registre, avec un petit succès, ce n'est pas sans être puni de ses lâchetés : son monde s'écroule, sa conscience disparaît dans les flammes. "Pas d'autres victimes ?"

jeudi 28 novembre 2013

"LA BÊTE HUMAINE" (de Jean Renoir, 1938)



En quelques mots : Lantier est le conducteur d'un train qui relie régulièrement Paris au Havre. Victime de pulsions meurtrières, il a cessé de boire de l'alcool et ne semble apaisé que sur sa locomotive. Retenu en Normandie après une avarie, il tombe amoureux de la femme du sous-chef de la gare, lequel vient de tuer l'amant de celle-ci.

C'est toujours une grande joie de revoir, sur grand écran et en version restaurée, un film de Jean Gabin. Il y a quelques mois c'était La Grande Illusion (Renoir, 1937), aujourd'hui La Bête humaine est à l'honneur un peu partout en France pour accompagner la sortie du Blu-ray (StudioCanal). La scène d'ouverture n'a rien perdu de son souffle - la première image est une chaudière qui hurle, Gabin et Carette ne peuvent pas s'entendre et communiquent par signaux. A toute vapeur, la caméra nous plonge pendant une dizaine de minutes sur les derniers kilomètres du Paris-Le Havre dans les années 1930, à tel point que le spectateur peut croire sans mal qu'il est à l'intérieur de la locomotive. Le roman original de Zola est adapté par Jean Renoir, un peu rapidement parfois, et souffre aujourd'hui d'un classicisme encombrant : des scènes d'amour pudiques avec des fins où les deux personnages regardent vers l'horizon, joue contre joue ; des interprétations théâtrales de la part de Simone Simon ; une trame romanesque un peu longuette (propre aussi au roman). De quoi remettre en question le qualificatif de Chef d'oeuvre, rapidement évoqué dans la presse pour cette ressortie au cinéma. L'âge d'or du Cinéma Français n'ira pas jusqu'à là.



Toutefois, force est de reconnaître que La Bête humaine peut se targuer de nombreuses qualités, notamment sur la manière de filmer une classe sociale. Dès les premiers plans du film, on se croit et on se rêve cheminot, dans la suie, l'huile et l'enfer d'une locomotive à vapeur. Les films contemporains ne s'aventurent que très rarement à filmer des petites gens, des ouvriers, préférant la nouvelle petite bourgeoisie urbaine et fortunée. Chez Renoir, les hommes sont libres, face à leurs destins, dignes. De fait, l'excellent casting y participe : Julien Carette en compagnon de route, Fernand Ledoux en assassin brisé, Blanchette Brunoy pour quelques minutes de grâce à la campagne, Jean Renoir en ouvrier gueulard ou encore Marcel Pérès, éternel troisième couteau.

Jean Gabin trouve là l'un de ses meilleurs rôles, d'une intensité remarquable malgré des dialogues souvent mièvres. Sa folie est contenue - il n'a d'ailleurs rien d'une bête humaine - mais explose lorsqu'il approche du bonheur. Par son ascendance familiale (il est le fils de Gervaise et se fend d'une longue tradition d'alcoolisme), il est devenu un inadapté à tout ce que la société peut lui offrir de bon, sa vie se résume au train d'enfer qu'il conduit vers un seul endroit, son propre terminus. La manière dont Renoir filme d'ailleurs son suicide est remarquable car sans les fards d'une multitude de plans. Lantier a sauté en marche, avec allure. Et déjà il faut dégager la voie pour que tout continue.

samedi 23 novembre 2013

"LE SEPTIÈME JURÉ" (de Georges Lautner, 1962)



En quelques mots : Un dimanche où tous les notables de Pontarlier se retrouvent au bord d'un lac, le paisible pharmacien Grégoire Duval, pris d'une pulsion, assassine une jeune fille qui prenait un bain de soleil. Son amant, que tout accuse, est aussitôt soupçonné de meurtre et jugé. Monsieur Duval se retrouve le 7ème juré du procès du jeune homme et doit décider de la peine à lui infliger.

Pour saluer à nouveau la mémoire de Georges Lautner, j'ai découvert hier soir, après l'annonce de son décès, ce film qui m'intriguait depuis longtemps. Sixième long métrage du réalisateur, et un de ses favoris, Le 7ème juré est une terrifiante plongée au cœur de la petite bourgeoisie citadine de province ; par l'intermédiaire et la voix-off de Grégoire Duval/Bernard Blier, nous sommes associés au conformisme des bonnes apparences, à l'injustice des petits cercles. Un pharmacien assassin que personne ne peut soupçonner, même quand il fait tout pour - même quand il se dénonce ! - face à un jeune homme que tout accuse. Et ce brave notable qui devient, ironie du sort, juré du procès dont il est responsable. Tout est tragique dans cette histoire, admirablement filmée par Georges Lautner et dialoguée par Pierre Laroche. Rarement Bernard Blier n'a été aussi profond qu'en bon père de famille, marié à une jolie femme - sublime Danièle Delorme - portant sur lui le poids de la bonne société, d'un vieux chagrin d'amour gâché par la lâcheté et d'un meurtre.

Réalisé au début des années 1960, Le 7ème juré a toutes les apparences d'un film de la Nouvelle Vague : un jeune metteur en scène filmant frontalement les méandres de la bonne bourgeoisie, l'utilisation de la voix off, un rapport à la ville comme personnage à part entière et un héros en passe de devenir un marginal de sa petite société. Tout le talent du dialogue, et de la mise en scène, est d'inscrire cette base cinématographique récente dans une continuité plus classique, notamment par sa sévère dramaturgie et l'utilisation de seconds-rôles comme premiers (formidables Albert Rémy, Robert Dalban, Henri Crémieux, Yves Barsacq, Jacques Monod, Maurice Biraud). A l'image de certains films de Raymond Bernard ou Julien Duvivier, les stars du films (Blanche, Delorme, Blier) sont parfois éclipsées.



Les films sur la petite bourgeoisie de province ont souvent donné de grandes œuvres de cinéma ; filmer leur opportunisme, leur conscience de classe ou leur volonté hors du commun à sauver les apparences brosse en creux les difficultés d'une société sclérosée où tout le monde pense vivre dans le meilleur des mondes. Bernard Blier, prisonnier de son cadre de vie, trouve peut-être dans l'assassinat un moyen de fuir. Hélas, la très belle fin du film lui prouve que c'est perdu d'avance. Condamné à une folie de bon aloi qui arrange tout le monde, Grégoire Duval, honnête pharmacien respecté de tous, pense payer les frais de sa lâcheté d'autrefois envers une femme qu'il aimait. Le 7ème juré est un film lié à son époque historique - l'éclatement progressif d'une société traditionnelle, qui pourtant existe toujours différemment aujourd'hui - et cinématographique, où la vieille aristocratie paye le prix de ce qui fait tout le miel des jeunes loups du cinéma, la jeunesse aventureuse, insouciante, éprise de liberté.

dimanche 27 octobre 2013

"LE COUPABLE" (de Raymond Bernard, 1937)

En quelques mots : Jérôme Lescuyer est l'héritier d'une importante famille de juristes caennaise. Alors qu'il fait ses études à Paris, il tombe amoureux d'une jeune fleuriste, laquelle tombe enceinte rapidement. Lâche et lucide sur les termes d'une telle union, Jérôme profite de la guerre pour abandonner la mère et le nouveau né. Des années après, ils vont se retrouver dans une terrible affaire de meurtre.

Le coupable est la seconde adaptation au cinéma du roman éponyme de François Coppée (1896), après celle de André Antoine en 1917 avec la jeune Sylvie. Cette version signée Raymond Bernard avait de quoi séduire mais laisse, hélas, un petit sentiment de regret, celui de n'avoir pas vu le grand film qu'il aurait dû être. Mélodrame classique sur le fond - avec un trio de personnages qui s'aiment, se détestent, se retrouvent - et sur la forme - la mise en scène peut souvent sembler balourde, le cadrage hasardeux -, Le coupable ne parvient jamais à captiver le spectateur totalement. Il faut d'ailleurs attendre beaucoup trop longtemps qu'il se passe (enfin) quelque chose. L'intrigue forte - un avocat général découvre qu'il doit plaider la mort de son fils - est réduite à une seule petite scène où Pierre Blanchar affirme qu'il est le véritable coupable, d'avoir abandonné son fils. Elle semblerait aujourd'hui presque grotesque à tous ceux qui répugnent déjà de voir un "vieux film en noir et blanc" tant elle arrive comme un cheveu sur la soupe, sans articulation dramatique. La fin n'est que complaisance scénaristique, niaise à souhait et dénuée de toute émotion (même les acteurs n'y croient pas). Elle ne pouvait, de toute manière, passer comme telle qu'après deux heures d'intensité dramatique, ce qui n'est pas le cas.



Restent quelques très bonnes situations sur la bourgeoisie française du début XXe - formidablement incarnée ici par Gabriel Signoret, dont c'est l'avant dernier film, et Marguerite Moreno, toujours sur le fil. Le scénariste Bernard Zimmer se permet (peut-être avec l'appui du livre, que je n'ai pas lu) de jolies répliques :
- "Tu devrais parler à Marie-Louise ce soir. Une petite déclaration ...
- Quoi, lui dire que je l'aime ?
- N’exagérons rien. Que tu l'épouses ...
- Ah !"



Il faut reconnaître également un talent, peut-être passé de mode, aux actrices Junie Astor et Suzet Maïs, fraîches mais sous-exploitées, et à Pierre Blanchar, que j'adore. Certes, son jeu n'a pas l'apanage des grands vins, il vieillit mal - en témoigne sa plaidoirie, tragique à outrance mais probablement assez réaliste quant à l'élocution bourgeoise de l'époque. Pourtant, je ne cesse de le défendre et me plaît à penser qu'il fut un très grand acteur, comique de surcroît, parfois involontairement : la très courte scène des patins dans l'appartement, au début du film, en témoigne.

samedi 9 mars 2013

"UN GRAND PATRON" (de Yves Ciampi, 1951)



En quelques mots : Le professeur Louis Delage règne en maître, et en icône, sur le service chirurgical de l'hôpital Bichat à Paris. Admiré des uns pour ses réussites dans la greffe de reins, méprisé des autres pour les mêmes raisons, il est sur le point d'entrer à l'Académie de Médecine. Quand une de ses patientes décède suite à une opération, il héberge quelques jours son jeune petit-fils Albert ; dans le même temps, il est confronté à la crise de vocation de son filleul qu'il tente de former.

Je ne sais pas de quelle réputation jouit ce film à l'heure actuelle et quelle fut sa réception à sa sortie ; on peut lire sur internet qu'il fut un grand succès dans les salles, en 1951. Il faut avouer d'emblée que l'intrigue ne présage pas un film à caractère passionnel, les plus directs ne se dérangeraient pas pour dire que ça à l'air chiant ! Un visionnage ne leur donne pas raison mais je me demande bien qui pourrait trouver plaisir à s'en faire un film culte, sinon un jeune médecin en herbe, un rien sûr de lui, aussi antipathique et arriviste que le poulain du Patron qu'incarne Pierre Fresnay. Les autres étudiants en médecine, plus honnêtes dans leur choix disciplinaire, verraient peut-être même dans ce film une insulte à ce que doit représenter un médecin - homme de science avant tout, opérant pour servir, pour sauver, plus que pour briller en société. Un grand patron évoque assez justement cette embourgeoisement négatif d'une partie des grands médecins parisiens, qui portent aussi bien le rouge sur leurs bistouris qu'à leur boutonnière, et qui se parent autant de leurs interventions que d'articles publiés dans des revues scientifiques. Peut-être cette critique acerbe de la bourgeoisie des années 1950 - offrant une scène de bacchanale assez déconcertante sur le sens qu'elle veut lui donner - est-elle un peu erronée aujourd'hui ; et de fait offre un film poussiéreux.



Toutefois, les scènes sont percutantes - à l'image de cette chasse aux voix dans un cimetière, sur les cendres encore chaudes d'un Académicien, de ce jeune médecin fougueux qui ne pense qu'à devenir patron à la place du patron, de cette femme délaissée constamment en représentation mais qui ne peut aller au théâtre. Le jeune filleul, appelé à devenir un grand médecin, remet en cause sa vocation : il se verrait mieux peintre, un peu bohème. On sourit jaune de constater qu'aujourd'hui cette volonté de sortir des rangs fait presque figure de sacerdoce pour la bonne conscience d'une grande partie de la bourgeoisie française.

On regrette presque le personnage de Pierre Fresnay, parvenu mais désireux d'adopter des illusions plus nobiliaires que bourgeoises, dynastiques et ancrées dans des valeurs de classe - peut-être méprisables, mais honnêtes ; rôle à première vue étonnant d'un chirurgien brillant mais cynique pour l'acteur habitué à des compositions unilatérales. Pourtant, à bien y regarder, ce grand patron est honnête dans le rôle que lui impose la société et ses quelques instants désabusés sont peut-être des tentatives avortées de rébellion. Le scénario de Pierre Véry et Yves Ciampi (ce dernier se charge également de la mise en scène, très plate) est donc passionnant, quoique manquant un peu de dynamisme, mais fait figure d'arrêt sur image. Les films trop ancrés dans une époque vieillissent, à mon sens, souvent très mal : c'est le cas de La Marseillaise (Renoir, 1938) ou d'Un monde sans pitié (Rochant, 1989) plus récemment. C'est presque un documentaire, à l'instar de ces gros plans médicaux inutiles lors d'une opération du rein. Les sociologues seront convaincus, les historiens feront la fine bouche et les cinéphiles passeront sans se détourner. Hélas ...

A noter un petit rôle charmant pour la jeune Judith Magre qui débutait sa carrière au cinéma.

vendredi 25 janvier 2013

"LA RÈGLE DU JEU" (de Jean Renoir, 1939)



En quelques mots : Alors qu'il vient de battre des records de vitesse, l'aviateur André Jurieux surprend tout le monde quand il se pose au Bourget en se déclarant triste que la femme qu'il aime ne soit pas là. Celle-ci est l'épouse du riche marquis de la Chesnaye, lequel s'apprête à rejoindre son château à la campagne avec des amis. Grâce à un ami de la famille, l'aviateur s'invite à la fête.

J'étais plus jeune la première fois que j'ai vu La règle du jeu à la télévision et je n'ai pas su saisir les enjeux de cette partie de campagne qui m'avait laissé un petit goût d'ennui malgré un casting intéressant et quelques bonnes situations. Pour tout vous avouer, on m'avait promis un chef d'oeuvre et j'étais bien heureux, du haut de mes premiers pas d'adulte, de pouvoir me détourner de l'avis général en arguant, jusqu'à il y a quelques semaines encore, que le film de Jean Renoir m'avait laissé indifférent. Par malice, et surtout par bêtise, je n'avais jamais revu le film, pour me complaire sans remords dans un souvenir mitigé - on tente toujours de se démarquer des autres comme on peut et dire du mal de l'un des films les plus appréciés de l'Histoire du cinéma me poussait probablement à croire que j'étais un cinéphile underground, un rien anticonformiste mais pourtant sincère. Hormis une réplique fameuse - Mais bon Dieu de bois, on est venu pour chasser, pas pour écrire nos mémoires - que j'essaye de replacer à chaque repas de famille, Renoir acteur m'avait paru cabotin, Toutain fade, Parély folle et Dalio sous-exploité.



L'imposante biographie de Jean Renoir par Pascal Mérigeau (Flammarion, 2012) m'a forcé à revoir mon jugement sur le film. Un nouveau visionnage m'a offert de redécouvrir complètement cette oeuvre forte, et d'en saisir un peu mieux les contours. Je n'avais pas compris à quel point montrer de la bourgeoisie d'avant guerre un visage frivole et désabusé était audacieux quelques semaines avant une le déclenchement d'une guerre avec l'Allemagne - dont on ne pouvait même pas imaginer qu'elle serait éclair. Pas étonnant dès lors de lire les plus virulentes critiques dans la presse de droite de l'époque, mécontente par ailleurs de voir un juif marquis de France marié à une autrichienne.

La règle du jeu, celle que les hommes et femmes en société doivent suivre s'ils ne veulent pas sortir du chemin, est un film crépusculaire, à l'image de la Danse macabre de Saint-Saëns que l'on entend dans le film lors d'une étonnante scène fantomatique. Pourtant joyeux (un drame gai), le film est le dernier tour de piste de l'élite d'une France qui s'éteint, gonflée de l'orgueil d'Austerlitz et de la victoire de 14 qui l'aveuglent d'une terrible défaite à venir. Quand ils choisissent de présenter un petit spectacle à leurs invités, les hôtes, menés par Dalio, chantent d'ailleurs un succès de la fin du XIXe siècle, En revenant de la revue (Gais et contents, nous marchons triomphants, en allant à Longchamp, le coeur à l'aise, sans hésiter, car nous allions fêter, voir et complimenter l'armée française), aux références évidentes au nationalisme boulangiste. De fait, l'aristocratie française des années 1930 est peut-être, pour une part, restée au XIXe siècle et l'heure n'est pas au bilan. Pourtant, il est intéressant de se demander si la persistance de l'Ancien Régime, du nom de l'ouvrage majeur de Arno Meyer sur la prolongation républicaine du pouvoir des élites nobiliaires, ne prend pas fin dans cette insouciance festive suivie de la défaite de 1940. Peu amène avec l'aristocratie dominante, le film n'épargne non plus les domestiques, issus du peuple, qui ne pensent qu'à reproduire les modèles de leurs maîtres, entre hiérarchie, désir d'ascension sociale (Carette veut être domestique pour avoir un uniforme) et extraconjugalité.

Cette fin d'un monde en forme de weekend champêtre ne pouvait séduire le public de 1939, aussi inquiet que l'était pourtant Jean Renoir (le film est réalisé après la conférence de Munich) et peu disposé à suivre les turpitudes amoureuses et sociales (une superbe et cruelle scène de chasse) de privilégiés en Sologne. Après La grande illusion, le public attendait peut-être un film mordant de la part du réalisateur qui prit aussi le risque de se mettre en scène, d'écrire et de produire son film - faits extrêmement rares - ce qui ne manqua pas de déclencher les quolibets d'une partie de la presse à chacune de ses apparitions à l'écran. Ce Jean Renoir que je trouvais mauvais à la première vision m'apparaît aujourd'hui très drôle, avec une voix éraillée superbe, et l'on ne peut s'empêcher d'y voir sa propre représentation (Pascal Mérigeau y revient longuement dans un très beau passage).



La règle du jeu est l'un des films qui a déchaîné le plus les passions des cinéphiles et l'on compte nombre d'analyses à son sujet - le film est même régulièrement classé parmi les plus grands films de tous les temps. Si Renoir écrit dans le générique que le film ne se veut pas une étude de moeurs, il serait heureux, à mon sens, de préciser qu'il est un incontestable chef d'oeuvre a posteriori, Renoir ne pouvant prévoir avec certitude les faits à suivre lorsqu'il le réalisa et, de fait, le caractère anthropologique de son scénario marivaudien. On ne pourrait donc totalement blâmer les critiques négatives de l'époque (Mérigeau rappelle toutefois qu'elles furent partagées avec des papiers dithyrambiques) bien que certaines étaient fondées sur d'autres aspects plus politiques.

Le film reste aussi aujourd'hui un merveilleux film choral : si mes doutes sur Mila Parély n'ont, en revanche, pas évolués, difficile de rester de marbre devant les talents réunis de Julien Carette en braconnier coureur de jupons, Gaston Modot en garde chasse cocu, Jean Renoir en invité mondain excentrique, Pierre Magnier en général strict et respecté, Paulette Dubost en domestique de chambre charmeuse (elle était surnommée Des seins animés sur le tournage, par les techniciens), Roland Toutain en aviateur un peu effacé mais bondissant dès qu'il le peut, et Marcel Dalio en représentant de la classe aristocratique, impérial si j'ose dire.

jeudi 17 janvier 2013

"L'ASSASSIN A PEUR LA NUIT" (de Jean Delannoy, 1942)

En quelques mots : Après un dernier casse, le séduisant Olivier décide de raccrocher et de se mettre au vert quelques temps, dans le Sud de la France, délaissant sa maîtresse Lola. Il y rencontre un jeune ouvrier, Gilbert, et sa jolie soeur Monique, dont il tombe amoureux. Mais l'appât du gain n'est jamais très loin et, à Paris, un antiquaire tente de faire chanter Lola.

Il y aurait beaucoup à dire sur les titres français de certains films américains de la période classique ; à l'image d'un High Noon (Fred Zinnemann, 1953) transformé en Train sifflera trois fois ou She Wore A Yellow Ribbon (John Ford, 1949) devenu La charge héroïque. Je suis d'ailleurs de ceux qui achètent un film ou une affiche pour un titre qui fait déjà rêver. Combien de fois ais-je fantasmé sur Les aventures du Capitaine Wyatt (Raoul Walsh, 1951) juste pour l'exaltante promesse exotique du titre ? Dans le cas présent, je ne peux que constater ma déception devant ce titre prometteur un rien mensonger : l'assassin en question ne l'est pas vraiment - ou pas comme on voudrait qu'il le soit - et de nuit, il n'y a que la lumière d'une chambre d'hôtel. Evidemment, la nouvelle originale est éponyme, belle excuse, et le titre est cinématographique. Pour autant, n'allez pas croire que mon amertume sur ce film de Jean Delannoy n'est liée qu'au titre, ça serait trop simple, mais comme si tout le monde était conscient de sa faiblesse globale, les leurres s'accumulent : jaquette de DVD sur Jules Berry, visage torturé et arme au poing ; Mireille Balin comme star d'un film où elle n'a que quatre scènes.



De fait, L'assassin a peur la nuit est plus un drame sentimental qu'un film policier et après une très bonne ouverture (y compris une petite scène avec deux policiers, géniale), intrigante, bien mise en scène et formidablement éclairée, plus rien ne se passe. On prend plaisir à voir Mireille Balin jouer les femmes fatales, sans éclats, et Jules Berry l'antiquaire fourbe et intéressé ; on suit les aventures amicales puis amoureuses du trio Jean Chevrier/Louise Carletti/Gilbert Gil mais force est de reconnaître qu'il n'y a rien de palpitant. Le film s'étire sur une heure quarante en accumulant les séquences convenues ; seul le geste final du policier pour son prisonnier - lui détacher les menottes pour qu'il puisse saluer sa fiancée - nous sort de notre léthargie volontaire. Restent les décors naturels assez éloignés de l'image grise que l'on peut se faire de l'Occupation.



Jean Delannoy tourna cette adaptation de Pierre Véry (auteur des romans, adaptés au cinéma, Les disparus de Saint-Agil, L'assassinat du Père Noël, Goupi-Mains rouges, Un grand patron ...) en Zone Libre en 1942, trois ans après Macao, l'enfer du jeu. Il semblerait que ce drame ait été pour lui l'occasion de continuer à travailler sans la pression de l'occupant allemand. Du reste, il n'en a jamais gardé un grand souvenir et commença le tournage de Pontcarral, colonel d'empire quelques semaines après.

mercredi 9 janvier 2013

"UNE SI JOLIE PETITE PLAGE" (de Yves Allégret, 1949)

En quelques mots : L'hiver, dans une petite station balnéaire déserte de la baie de Somme, balayée continuellement par la pluie. Un jeune homme arrive par le car, silencieux, et s'installe dans le seul hôtel ouvert. Un autre parisien arrive le même soir. Sans se croiser, les deux hommes parlent aux mêmes personnes, notamment un jeune employé issu de l'assistance publique. Dans le journal, on lit qu'une célèbre chanteuse a été assassinée et qu'on lui a volé ses bijoux.

Une si jolie petite plage peut presque être considéré comme un premier film. S'ils n'en étaient pas à leur première collaboration - le réalisateur Yves Allégret et le scénariste Jacques Sigurd avaient déjà travaillé ensemble sur Dédée d'Anvers, d'après un roman -, cette nouvelle rencontre est née d'une histoire originale, émaillée de souvenirs d'enfance du scénariste et taillée sur mesure pour Gérard Philippe, jeune premier promis une à brillante carrière. C'est d'ailleurs lui qui suggéra à Jacques Sigurd, avec qui il partageait un appartement, de transformer la nouvelle qu'il écrivait en scénario de cinéma. A partir d'éléments de son enfance malheureuse, de plages désertes et de rues détrempées par la pluie, il écrivit une première scène, celle d'un homme seul dans un autocar qui arrive un soir dans une petite station balnéaire déserte. Yves Allégret et Simone Signoret se chargèrent de concrétiser le scénario en production cinématographique.

Désireux de ne rien expliquer au spectateur, le scénariste insuffle un certain mystère pendant la première partie du film, bien vite transformé en menace d'ennui profond puisque l'on comprend ce dont il retourne mais que les choses n'évoluent pas. Il faut tout le talent des acteurs pour donner vie à cette sombre histoire de retour aux sources : Jean Servais, véritable révélation pour moi, est le premier d'entre eux, dans un rôle d'imprésario drogué et nonchalant. Jane Marken (la patronne), André Valmy (le brave garagiste) et Julien Carette (l'atout comique du film, excellent et émouvant en VRP qui ne pense qu'à sa famille) s'évertuent à faire parler Gérard Philipe, impeccable de retenue mais si sombre qu'il est difficile de trouver quelconque empathie pour son personnage (un avertissement au début du film s'en excuse presque d'une manière assez originale). Quant à Madeleine Robinson, le réalisateur et le scénariste ont beau se concurrencer d'éloges à son sujet, je n'ai pas su, dans ce film, déceler la petite étincelle qui fait d'un si joli petit visage une grande actrice.

Reste un beau moment de cinéma, très ancré dans son contexte de production - la fin des années 1940, les premières années d'après-guerre, entre volonté de renouveau et désillusions sur des utopies. D'où surement une noirceur renforcée par le cadre géographique (la Baie de Somme), météorologique (il pleut tout au long du film, sans interruption ou presque) et social ; il est bien rare de mettre en scène des enfants de l'assistance, surtout quand ils ne sont pas des héros, au contraire. Tourné comme un huit-clos, Une si jolie petite plage est avant tout l'histoire de personnages qui ne s'écoutent pas, ne se regardent pas (en témoigne une magnifique scène chorale où chacun parle de ses préoccupations). C'est intéressant mais il est heureux que ça ne soit pas trop long.


mardi 8 janvier 2013

"PANIQUE" (de Julien Duvivier, 1947)

En quelques mots : Dans un quartier populaire de Paris, le corps d'une femme est retrouvé dans un terrain vague. La police enquête, le voisinage parle et une jolie brune, qui sort de prison, débarque pour retrouver son amant, Alfred. Au dessus de tout le monde, l'étrange Monsieur Hire, taciturne et solitaire, semble mener sa vie sans se soucier de qui que ce soit. Jusqu'au jour où il révèle à la nouvelle arrivante le nom de l'assassin.

J'ai toujours aimé les films sur la rumeur, terrifiante, mystérieuse, aussi dévastatrice qu'un fléau, et je me souviens avoir ébauché un synopsis de court-métrage après avoir lu dans la presse un terrible fait divers : accusé d'être le pédophile qui sévissait dans la région, un vieil homme qui avait juste raccompagné une petite fille perdue fut traqué par une meute d'habitants en colère et mourut d'une crise cardiaque dans le hall d'un immeuble où il s'était retranché, complètement apeuré. La panique est cinématographique, il n'y a pas à dire, et donne l'occasion à Julien Duvivier de réaliser son premier chef d'oeuvre de l'après-guerre, juste après son retour des Etats-Unis, où il s'était exilé pendant la guerre. Adapté des Fiançailles de Monsieur Hire (Georges Simenon, 1933) par Charles Spaak et Julien Duviver, Panique est assez libre du roman original, lequel fut retranscrit sur l'écran à nouveau en 1988 par Patrice Leconte (Monsieur Hire) avec Michel Blanc dans le rôle titre, de manière plus fidèle. Chose rare, cette seconde adaptation est, à mon sens, aussi bonne que la première puisqu'elle envisage l'intrigue différemment.



Il faut dire que dans le roman de Simenon, Monsieur Hire est juif et un peu escroc sur les bords. Avec beaucoup d'intelligence de la part des scénaristes, cet aspect du personnage est effacé du film de Julien Duvivier, tourné au lendemain de la guerre. Le contraire aurait probablement choqué - il ne s'agissait pas de véhiculer à nouveau les clichés de l'exposition Le juif et la France, ni même de blâmer des bons français un peu délateurs (la polémique sur Le Corbeau n'était pas tout à fait terminée) - et aurait fait perdre au film sa force universelle et intemporelle sur la noirceur des Hommes. D'ailleurs, aucune époque n'est mentionnée, tout juste sait-on que l'on est quelque part dans Paris.

Monsieur Hire n'est plus qu'un simple étranger au coeur d'un quartier où tout le monde se connait et s'apprécie (en apparence), et son métier de voyant, rendu honnête par le personnage, l'éloigne la journée de son domicile. Il observe bien peu sa voisine de sa fenêtre, si ce n'est pour s'assurer de sa bonne santé. Amoureux, c'est sa passion, le sentiment le plus humain qui soit, qui va le détruire. De quoi se pencher des heures sur le caractère sombre et pessimiste de l'oeuvre de Julien Duvivier ! Force est de reconnaître la violence de Panique : les habitants qui ne veulent que la sécurité, bien légitime, sont pourtant prêts à tout pour l'obtenir, quitte à lyncher l'asocial. Disserter sur la peur de l'étranger à partir de ce film serait trivial et je ne m'y risquerai pas, mais elle revêt un terrifiant caractère lorsque l'on sait qu'il fut tourné en 1946, deux ans après l'abrogation des lois anti-juives. Une scène est particulièrement marquante : lors d'un combat de lutte dans une grande salle, un couple s'enfuit. L'homme du dessus qui a entendu le mot "assassin" le répète fort, de sorte que la folie gagne tout le public qui s'enfuit sans savoir pourquoi. La panique est-elle un reflet de la bêtise humaine ou au contraire un réflexe de survie ? Toujours est-il qu'elle sert de catalyseur à bon nombre de défauts, de la violence à la lâcheté. Cette scène chorale que je vous propose de découvrir en vidéo en est une superbe représentation.


Rendons également hommage aux acteurs du film ; Viviane Romance, rayonnante, cache derrière son sourire les fêlures d'une femme dévouée à celle qu'elle aime, quitte à le suivre dans le pire. Quand elle se cache le visage à la fin, sa tête secouée comme inactive, on sait qu'elle ne pourra s'en remettre. Paul Bernard est un épatant caïd de quartier mais dégonflé quand il faut être un homme - on pense au Pierre Brasseur du Quai des brumes (Marcel Carné, 1938). Quant à Michel Simon, tout en retenue, il est la force de la nature que l'on vient voir mourir, comme une bête traquée. Les habitants remettent la musique des manèges dès que son corps est caché dans l'ambulance. Impressionnant de charisme, il trouve probablement là un de ses meilleurs rôles, sans cabotinage.

Les seconds-rôles sont essentiels, comme toujours. Outre Marcel Pérès (toujours là ?) et son physique de costaud, on trouve retrouve Max Dalban en boucher père de famille nombreuse, commerçant estimé et qui veut savoir ..., Emile Drain, Guy Favières, Charles Dorat en inspecteur au nez fin, Jean Sylvain ou Lucas Gridoux. Tous représentent la société dans son hétérogénéité, de l'artisan gouailleur au notable éduqué, qui se retrouvent à former un cercle autour de Monsieur Hire, à lui cracher des insanités et à le pousser sur les toits d'un immeuble dont il ne pourra pas sortir.


Le film fut un échec, on peut l'imaginer. Qui aurait voulu, après quatre années d'occupation, renouer avec les instincts les plus négatifs de la nature humaine ? Le cinéma comme miroir de ce que nous sommes est rarement celui qui rapporte le plus. Profondément ancré dans la réalité, Panique tend toutefois régulièrement vers un monde chimérique : les astres de Michel Simon, la fête foraine - lequel est fatal à Monsieur Hire, mais continue de servir de cache-misère aux autres : c'est la musique des auto-tampons qui revient la première après sa mort, là même où il fut pris pour cible la première fois par tout le village qui trouvait enfin une occasion de s'en prendre directement à lui.


jeudi 3 janvier 2013

"MÉTROPOLITAIN" (de Maurice Cam, 1939)



En quelques mots : Alors qu'il est dans le métro pour aller à son travail, Pierre, simple ouvrier marié à une standardiste de nuit qu'il ne fait que croiser le matin, surprend à la fenêtre d'un immeuble un homme qui tente de poignarder sa femme. Il accourt avec un policier, empêche le drame et devient un héros. Mais il ne tarde pas à apprendre qu'il s'agissait d'un couple d'artistes en répétition.

Curiosité sortie chez René Chateau, Métropolitain vaut surtout pour son couple d'acteurs vedette, Albert Préjean en sympathique ouvrier parisien toujours prêt à rendre service, et Ginette Leclerc en garce ambitieuse et manipulatrice - leurs emplois habituels. Si le titre et les affiches laissent augurer une certaine plongée dans le métro des années 30, il n'en est pourtant pas question et on peut se demander pourquoi ce choix de titre. Toutefois, un des grands mérites du film est de dépeindre sans vouloir le faire la vie quotidienne de milliers de parisiens à l'aube de la Seconde Guerre Mondiale et on se plait à observer ces métiers aujourd'hui disparus, tels le poinçonneur dans le métro ou la standardiste d'hôtel, et le cadre urbain qui les entourait, à l'image du chantier sur les quais de Seine où travaille Albert Préjean. Avec un rien de nostalgie, on se prendrait presque à rêver de cette époque où Paris semblait encore un peu à taille humaine ... et le métro un lieu sympathique et convivial (avec ce cher Marcel Pérès) ! En outre, ce Métropolitain permet d'apprécier la manière dont, au montage, on pouvait foncer de noir le ciel d'une pellicule pour faire croire à la nuit d'une scène tournée le jour - effet spécial redoutable !



Du reste, ce vaudeville très classique est totalement convenu et n'aurait d'intérêt sans ses acteurs - une jolie prestation de André Brulé dans un rôle d'artiste désabusé où Louis Jouvet aurait fait des merveilles. On se prend quand même à suivre cette intrigue mollassonne car ça ne dure jamais bien longtemps et parce que la fin relève un peu l'ensemble.

lundi 24 décembre 2012

"MERLUSSE" (de Marcel Pagnol, 1935)

En quelques mots : Dans un collège du Midi, les enfants n'attendent qu'une chose : pouvoir sortir et rejoindre leurs familles pour fêter Noël. Quelques uns, hélas, doivent rester au pensionnat pendant les vacances et ils sont d'autant plus tristes d'apprendre que leur surveillant la veille de Nativité est celui qu'ils surnomment Merlusse, aussi laid que cruel.

Si d'aventure ou d'infortune quelques internautes solitaires passaient ce soir sur mon blog, parce que leur réveillon est interminable, terminé ou qu'il n'a pas eu le bonheur d'être (ou par pur fanatisme de L'âge d'or du cinéma français, je peux toujours rêver ...), je me devrais d'y avoir laissé un conte de Noël. Lequel choisir pour pareille occasion ? J'aurais pu vous reparler du charmant Assassinat du Père Noël (1941) ou en choisir un autre mais je me suis rappelé d'un amical conseil d'un internaute fidèle qui avait évoqué dans un mail le Merlusse de Marcel Pagnol, charmant petit film qui narre l'histoire d'un vieux professeur dont la guerre a modifié le visage pour toujours, détesté des élèves, mais qui sacrifie son modeste salaire le soir de Noël pour faire des cadeaux à ceux qui n'ont pas pu rejoindre leurs familles pour le réveillon. Un vrai conte plein d'humour, de poésie et de chaleur humaine; et qui plus est une jolie déclaration d'amour au métier de professeur. Inutile aujourd'hui de faire la moindre critique sur la mise en scène de Marcel Pagnol puisque le jeu des enfants est suffisamment spontané pour contraster avec la rigidité d'apparat de Henri Poupon surnommé Merlusse parce qu'il sent la morue.

Idéal pour les fêtes, ce conte de Noël est réjouissant, drôle et attendrissant - donc parfaitement de circonstance. Nul doute que vous serez conquis par ce brave professeur qui ne souhaite que le bonheur de ses élèves, particulièrement des plus démunis.


vendredi 14 décembre 2012

"LES EAUX TROUBLES" (de Henri Calef, 1949)



En quelques mots : Lorsque Augusta revient vivre chez son père, tout près du Mont Saint-Michel, sa première visite est pour son frère, au cimetière. Disparu en mer, elle veut absolument percer le mystère qui entoure sa mort prématurée. Mais entre son vieux père têtu et son frère infirme, elle se heurte au silence.

Le hasard fait décidément bien les choses puisque je continue d'explorer, après le Du Guesclin de Bernard de Latour (1949), les adaptations cinématographiques de l'oeuvre de l'écrivain Roger Vercel. La même année, c'est donc Henri Calef qui adapte la nouvelle Lames Sourdes pour en faire Les eaux troubles avec Ginette Leclerc dans un de ses premiers bons films d'après guerre et Édouard Delmont en patriarche aux vieilles méthodes d'éducation. Le réalisateur, que j'apprécie beaucoup, poursuit ici son observation de la vie des travailleurs des côtes, deux ans après La maison sous la mer qui décrivait le quotidien difficile des mineurs de Flamanville. Il déclara même que c'était, sur « le plan de l'expression purement cinématographique », son meilleur film autant qu'un « exercice de style ». Si le premier point est discutable malgré d'incontestables qualités dans les cadrages et la photographie (par Roger Dormoy), force est de constater que certains plans ne ressemblent pas à du Henri Calef mais lorgnent plutôt du côté des expressionnistes, voire des surréalistes - avec la captivante scène, quasi onirique, du fils attaché au poteau comme un condamné errant avec son père dans un brouillard sans fin. Le silence des Hommes est ici comblé par les bruits naturels et glaçants de l'environnement et par une musique artificielle un peu languissante sur les bords, et est l'objet de toute la quête de Ginette Leclerc qui cherche à le briser pour connaître la vérité. En cela, Les eaux troubles, reste un très beau film sur les archaïsmes sociétaux de l'immédiate après-guerre qui persistent encore, notamment à la campagne, pendant plusieurs décennies.

Si elle est traitée de garce par une habitante du village, Ginette Leclerc ne l'est pas dans ce film et s'offre un beau personnage de femme, brisée par la disparition d'un frère, sans fards ni beauté. Elle apparaît laide dans plusieurs plans, ce qui ne va pas forcément de soi pour une actrice quoiqu'on en dise, et sert de prétexte à découvrir les plaies qui rongent encore la famille tiraillée entre un vieux père bourru, un frère (Mouloudji) qui n'a plus qu'un seul bras et qui hésite entre l'avenir radieux d'une femme et l'incertitude d'un petit caïd provincial (André Valmy). Les raisons de la mort du jeune frère ne sont pas ce qu'il y a de plus intéressant dans le film mais sont essentielles pour que le vieux Edouard Delmont se livre enfin, raconte son histoire et assume son passé. On pourra trouver un certain classicisme à cette histoire assez brève (1h20) mais son traitement impeccable, inscrit dans l'ambiance si particulière de la baie du Mont Saint-Michel, achève de me convaincre de sa supériorité dans le genre.



Drame familial s'il en est, Les eaux troubles ressemble plus à un film de Ingmar Bergman dans le traitement psychologique de ses personnages et dans la beauté de ses extérieurs. Je vous propose un petit extrait audio entre Delmont et Mouloudji qui vous donnera, je l'espère, envie de découvrir ce film !

Extrait audio : "J'avais de l'eau jusqu'aux chevilles, je suis pas un héros moi !"

vendredi 7 décembre 2012

"L'HOMME AUX CLÉS D'OR" (de Léo Joannon, 1956)

En quelques mots : Antoine Fournier est professeur d'anglais dans un collège de Lille. Quand il surprend des élèves en train de voler de l'argent dans son bureau, il décide de leur donner une chance. Ingrats, les trois garçons montent un piège contre l'enseignant et, avec la complicité de Gisèle, le font accuser de viol et renvoyer sans ménagement. Quelques années plus tard, devenu portier d'un palace à Monte-Carlo, il n'a rien oublié et prépare sa vengeance.

Sur une trame extrêmement classique, Léo Joannon propose un film honnête qui raconte la triste histoire d'un brave enseignant, dévoué pour les plus misérables, qui se retrouve compromis dans une machination, sans pouvoir jamais s'en défaire, les faits étant trop graves (accusation de viol sur une mineure avec témoins). On a de la peine pour ce pauvre Pierre Fresnay de voir s'accumuler sur lui autant d'injustices mais son personnage est tellement lisse, tellement bon et sans défauts qu'on peut prendre le parti d'y voir une leçon pour qu'il se révolte. En cela la fin est terriblement conformiste et bien pensante, et vient presque gâcher ce joli film d'acteurs. Car je pense qu'il faut le revoir pour eux, sans quoi cette histoire de plat qui se mange froid n'aurait pas franchement d'intérêt. Annie Girardot est celle qui tire le mieux son épingle du jeu en incarnant une jeune femme manipulatrice (il faut voir avec quel perversité elle simule son agression) à l'extrême, rattrapée par un amour imparfait qui va finalement la pousser encore plus loin. Son amant Gil Vidal est plus fade mais suscite bien l'antipathie de son personnage. Pierre Fresnay semble dépassé et son incarnation rigide des bonnes valeurs pèse un peu sur l'ensemble, hélas, même si l'on croit parfois à des sursauts d’ambiguïté.



L'homme aux clés d'or reste cependant un agréable divertissement et maintient jusqu'à la seconde finale le suspens de savoir comment le pauvre professeur va se venger, avec fausses pistes et rebondissements. Il faut quand même oublier la mise en scène plate de Léo Joannon qui n'arrange rien.

mercredi 21 novembre 2012

"AU BONHEUR DES DAMES" (de André Cayatte, 1943)

En quelques mots : Denise a quitté sa Normandie natale pour venir s'installer à Paris chez son oncle Baudu, vendeur de tissus. Hélas l'époque n'est pas des plus propices car le vieil homme souffre de la terrible concurrence du nouveau grand magasin "Au bonheur des dames", dirigé par le séduisant Mouret qui veut racheter toutes les boutiques du quartier. Contre toute attente, Denise se fait embaucher chez lui et tape dans l'oeil du patron, au grand dam de son oncle.

Il faut saluer la bonne idée de France 2 de diffuser ce film dans son Ciné-Club du mardi soir, à une heure un peu tardive, certes. Deuxième adaptation du roman éponyme de Émile Zola, une dizaine d'années après celle, muette, de Julien Duvivier, Au bonheur des dames (1943) a été vilipendé à sa sortie et après la guerre au motifs qu'il était tourné pour la Continental (au service des Allemands) et qu'il transformait une fin originellement plus cynique en un plaidoyer pétainiste où s’efface la lutte des classes au profit d'une belle entente des travailleurs et du patron capitaliste. Revoir ce film aujourd'hui permet de se reposer ces questions et de répondre avec force de recul que cette accusation est infondée puisque la fin proposée par André Cayatte est terriblement conformiste - à la limite du crédible - et devait avant tout chercher à faire plaisir à des spectateurs qui vivaient encore en état d'Occupation étrangère. La fatalité qui aurait sied davantage aux communistes en 1945 n'était peut-être pas des plus égayantes deux ans plus tôt. En outre, cette association du travail et du capital n'est que la belle image d'une réalité plus terrible, celle de Michel Simon écrasé par une voiture de livraison du grand magasin et une rue vidée de tous ses commerces. De quoi poser quelques nuances !

Pourtant, cette fin alambiquée et probablement opportuniste peut gêner un peu la conclusion d'un très beau film, aujourd'hui introuvable en DVD malgré son casting des plus alléchants : Michel Simon en vieillard rabougri et défenseur du petit commerce, Albert Préjean, un peu sous exploité hélas, en grand patron séducteur, Suzy Prim en femme intéressée et manipulatrice, Blanchette Brunoy en jolie vendeuse, Pierre Bertin en créancier et Jean Tissier, élément comique du film, en contremaitre élégant et pédant à souhait ("Premier et dernier avertissement !" répète-t-il à qui veut l'entendre tout au long du film).

Tourné en 1943, le film bénéficie des importants moyens de la Continental et s'offre un magnifique plateau où le grand magasin "Au bonheur des dames" est reconstitué au cœur d'un quartier où fait tâche la pauvre petite boutique de Michel Simon. Celui-ci tente pourtant d'organiser, avec une caisse de communauté, la résistance des petits commerçants face à l'écrasante machine de Albert Préjean où l'on vend aux femmes "tout ce qui leur est indispensable, c'est à dire tout ce qui leur est inutile". La mise en scène de Cayatte est sobre mais s'offre pourtant le luxe de plans de grue et de plans larges sur son magnifique décor photographié avec le talent de Armand Thirard. Non crédité au générique du film, c'est bel et bien Jean Devaivre qui fut assistant metteur en scène, grâce à son expérience.

Difficilement trouvable dans le commerce hélas, ce film reste un formidable exemple de ce qui fut produit par la Continental sous l'Occupation, de 1941 à 1944, et fait montre de contradictions qui ne tendent qu'à réévaluer cette période sombre où l'on croit pouvoir vite porter des jugements définitifs. Ici par exemple, cette société dirigée par les Allemands accepta de financer un film adapté d'un auteur ... prohibé par les nazis !

(Les photos de cet article proviennent du site toutlecine.com)

lundi 19 novembre 2012

"DÉDÉE D'ANVERS" (de Yves Allégret, 1948)

En quelques motsÀ Anvers, Dédée (Signoret) est prostituée dans un petit bar de marin tenu par un homme sévère, Monsieur René (Blier) et entièrement soumise à son mac Marco, portier du bar et trafiquant à la petite semaine (Dalio). Un soir, elle croise dans le port un capitaine au long cours qui la fascine. Elle apprend qu'il s'agit d'un vieil ami de René, venu en Belgique pour faire des affaires.

J'avais envie depuis très longtemps de voir ce film que je ne connaissais que par ses affiches et son casting ! Cruelle déception, cette Dédée d'Anvers n'a pas été à la hauteur de mes espérances, probablement parce que le film s'inscrit dans une grande lignée de qualité française qu'il ne parvient pas à égaler, à peine à imiter. De cette œuvre de 1948, on pense très vite aux grands succès d'avant-guerre de Marcel Carné, notamment Hôtel du Nord (1938) et Le Quai des brumes (1938), par l'ambiance brumeuse du port d'Anvers, ces petits caïds qui n'impressionnent personne et ces personnages ancrés profondément dans un quotidien, voilés d'un mystère qui les rend très charismatiques (formidable Bernard Blier), la majorité de l'action se déroulant dans un bistrot où l'on monte et on descend au gré des humeurs. Le pastiche est parfois grotesque, à l'image de Simone Signoret "déguisée" en Michèle Morgan avec son béret et son imperméable en cuir. D'ailleurs, on ne peut pas s'y tromper, le scénariste et dialoguiste Jacques Sigurd travailla par la suite avec Marcel Carné.

Hélas, la sauce ne prend rarement, épisodiquement dans quelques bonnes scènes (le repas du début, les envolées d'autorité de Blier ou le pathétique de Dalio qui tente de brider Signoret) mais ne provoquent la plupart du temps qu'un ennui couvert d'un certain charme esthétique. Toutes les séquences avec Marcello Pagliero sont laborieuses car artificielles, dénuées de toute humanité, ce qui impute au film une part de son efficacité. La mise en scène de Yves Allégret ne sauve rien à l'affaire, malgré des bonnes idées de cadrage, particulièrement sur les dernières minutes du film.


Restent les acteurs qui suffisent à susciter l'intérêt pour cette histoire qui en intéresse peut-être certains. Elle n'est pas dénuée d'un certain charme, traité avec une noirceur exagérée.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...