Pendant l'Occupation, Arletty n'arrêta pas de travailler et tourna six films, dont Les visiteurs du soir (1942) et Les enfants du paradis (1943), mais jamais avec la Continental, dirigée par les Allemands - le projet de Marcel Carné, Les évadés de l'An 4.000 ayant avorté.
En 1941, sur le tournage de Madame Sans-Gêne, le réalisateur Roger Richebé lui demande d'intervenir auprès d'un colonel de la Luftwaffe, Hans Jürgen Soerhing, pour qu'il accepte de prêter le château de Grosbois, quartier général de l'aviation allemande, pour le film. Cet homme de 33 ans, qui parlait couramment français, lui avait déjà été présenté quelques mois auparavant. Dès lors, elle s'afficha à ses côtés partout, dans les soirées mondaines, à l'ambassade d'Allemagne, au restaurant, ce qui lui valut un jour d'entendre à la radio qu'elle avait été condamnée à mort par les Résistants ! Le lendemain, elle rétorqua à un journaliste qu'il l'interrogeait sur cette information "Ni chaud, ni froid !".
En 1943, sur le tournage des Enfants du paradis, elle tombe enceinte de Hans, avorte et n'ose pas accepter sa demande en mariage. Les Américains débarquant en Sicile, l'ambiance est lourde à Nice, où se tourne le film de Marcel Carné. Robert Le Vigan s'enfuit en Allemagne et Arletty a peur pour son amant qui se bat à Monte-Cassino. De retour à Paris, elle use de son influence auprès des Allemands pour sauver la vie de Tristan Bernard, Sacha Guitry s'en attribue tout le mérite, d'où quelques années de brouille.
A la Libération de Paris, en août 1944, Arletty fait le choix de rester à Paris, malgré les conseils de son amant. Elle se cache chez un jeune assistant de cinéma, puis chez Lana Marconi, puis chez un médecin qui lui conseille finalement de se laisser arrêter. Conduite au dépôt puis à Drancy (ancien lieu d'internement avant la déportation des juifs) peu après, elle rétorque aux FFI la célèbre réplique de Hôtel du Nord : "Pour une belle prise, c'est une belle prise !". Lors de son procès, elle ne se démonte pas, bien consciente de l'injustice que représente sa condamnation morale. A un préfet qui lui demande le nombre de ses conquêtes féminines, elle rétorque "Je suis un gentleman !". Quand le même individu la questionne un matin sur son état de santé, elle plaisante : "Pas très résistante".
Arletty devint le symbole de la collaboration horizontale, celle qui avait couché avec l'occupant, une traitrise absolue. Elle hésita à se raser les cheveux, mais personne n'ose le lui faire. Henri Jeanson lui souffla une réplique restée aussi célèbre que celles de ses films, comme l'ultime défense d'une femme tombée amoureuse d'un Allemand : "Mon cœur est français mais mon cul est international !".
Frappée d'une interdiction de travailler pendant trois ans, Arletty fut placée en résidence surveillée à quelques kilomètres de Paris. Son idylle avec Soerhing continua encore quelques temps avant de s'effacer doucement, la distance aidant. Elle recommença à travailler dès 1949 avec Portrait d'un assassin, de Bernard Rolland. A la fin de sa vie, quand on évoqua la possibilité qu'elle obtienne la Légion d'Honneur, elle se contenta de citer la phrase de Marcel Aymé : "Vous pouvez vous la carrer dans le train !".
vendredi 26 octobre 2012
jeudi 25 octobre 2012
Bon anniversaire à ... Annie Girardot (1931-2011)
La mort de Annie Girardot l'année dernière a été l'occasion pour beaucoup de rappeler à quel point elle fut une grande actrice, aussi à l'aise dans la comédie que dans le drame passionnel, chez Audiard ou Visconti. Ce blog se chargera régulièrement, comme pour beaucoup d'autres artistes, de chroniquer une large partie de sa filmographie.
Née le 25 octobre 1931 à Paris, Annie Girardot aurait fêté aujourd'hui ses 81 ans !
"LE COUTURIER DE CES DAMES" (de Jean Boyer, 1956)
En quelques mots : Fernand Vignard, couturier, donne sa démission après que son patron a critiqué une fois de trop sa soi-disant promiscuité avec les femmes des clients. Hélas pour lui, son épouse Adrienne, qui dirige d'une main de fer une petite boutique de prêt-à-porter, ne peut l'entendre. Fernand, qui hérite subitement d'une maison de haute couture féminine, décide de ne pas lui révéler la vérité.
J'avais un souvenir très lointain de ce film, que je confondais encore jusqu'à ce soir volontiers avec Le confident de ces dames et Coiffeur pour dames, titre approchant oblige, avec le même Fernandel. Force est de reconnaître que je ne me suis pas ennuyé devant cette gentille petite comédie qui ne vaut que pour son interprétation. Fernandel est impayable, même cabotinant à l'extrême, dans ce rôle d'homme à femmes qui le sied si bien, habillé avec autant d'élégance qu'il manie le verbe (la présentation de sa collection "La Parisienne" est très bien écrite, bien que désuète). Il faut le voir esquisser son fameux sourire devant de belles dames, bourgeoises ou ouvrières, et les mettre dans sa poche en une poignée de répliques. Un autre acteur à sa place et cette histoire de haute couture serait tombée dans les terribles et profondes oubliettes du cinéma français. Heureusement il n'en est rien, puisqu'il nous permet en plus d'admirer Suzy Delair, dans le rôle - une fois n'est pas coutume - d'épouse jalouse mais aimante.
Au début étriquée dans son rôle de petite bourgeoise coincée et colérique, elle se lâche sur la fin, redevenant la jeune femme pétillante que l'on connaît et rappelant au passage à quel point elle est jolie, dans une scène où elle se déshabille devant une salle comblée qui pense à un sketch.
Le film ne peut s'envisager qu'autour et pour ce formidable duo d'artistes (et quelques noms toujours sympathiques à retrouver comme Françoise Fabian, très jolie, ou Georges Chamarat en notaire). Les plus critiques y verront une accumulation de clichés sur la mode et les homosexuels : Pasquali et André Bervil caricaturent des créateurs très efféminés, avec talent d'ailleurs, et ici et là quelques répliques cinglantes ne pourraient plus passer aujourd'hui sans être qualifiées d'homophobes au pire, de ringardes au mieux. Dans un autre contexte, Fernandel s'abandonna d'ailleurs à un titre sans équivoque, On dit qu'il en est, extrêmement drôle.
La mise en scène de Jean Boyer n'est pas à sauver non plus, tant elle est terne et plate - le réalisateur se contente de poser sa caméra pour filmer les acteurs, sans gros plans, sans mouvements. Je vous propose de retrouver dans une vidéo (assez longue, 8 minutes) quelques bons moments entre Fernandel et Suzy Delair.
J'avais un souvenir très lointain de ce film, que je confondais encore jusqu'à ce soir volontiers avec Le confident de ces dames et Coiffeur pour dames, titre approchant oblige, avec le même Fernandel. Force est de reconnaître que je ne me suis pas ennuyé devant cette gentille petite comédie qui ne vaut que pour son interprétation. Fernandel est impayable, même cabotinant à l'extrême, dans ce rôle d'homme à femmes qui le sied si bien, habillé avec autant d'élégance qu'il manie le verbe (la présentation de sa collection "La Parisienne" est très bien écrite, bien que désuète). Il faut le voir esquisser son fameux sourire devant de belles dames, bourgeoises ou ouvrières, et les mettre dans sa poche en une poignée de répliques. Un autre acteur à sa place et cette histoire de haute couture serait tombée dans les terribles et profondes oubliettes du cinéma français. Heureusement il n'en est rien, puisqu'il nous permet en plus d'admirer Suzy Delair, dans le rôle - une fois n'est pas coutume - d'épouse jalouse mais aimante.
Au début étriquée dans son rôle de petite bourgeoise coincée et colérique, elle se lâche sur la fin, redevenant la jeune femme pétillante que l'on connaît et rappelant au passage à quel point elle est jolie, dans une scène où elle se déshabille devant une salle comblée qui pense à un sketch.
Le film ne peut s'envisager qu'autour et pour ce formidable duo d'artistes (et quelques noms toujours sympathiques à retrouver comme Françoise Fabian, très jolie, ou Georges Chamarat en notaire). Les plus critiques y verront une accumulation de clichés sur la mode et les homosexuels : Pasquali et André Bervil caricaturent des créateurs très efféminés, avec talent d'ailleurs, et ici et là quelques répliques cinglantes ne pourraient plus passer aujourd'hui sans être qualifiées d'homophobes au pire, de ringardes au mieux. Dans un autre contexte, Fernandel s'abandonna d'ailleurs à un titre sans équivoque, On dit qu'il en est, extrêmement drôle.
La mise en scène de Jean Boyer n'est pas à sauver non plus, tant elle est terne et plate - le réalisateur se contente de poser sa caméra pour filmer les acteurs, sans gros plans, sans mouvements. Je vous propose de retrouver dans une vidéo (assez longue, 8 minutes) quelques bons moments entre Fernandel et Suzy Delair.
mercredi 24 octobre 2012
"L'HOMME DE NULLE PART" (de Pierre Chenal, 1937)
En quelques mots : Mathias Pascal, doux rêveur épouse sans argent la jolie Romilda. A la mort de sa mère, exaspéré par sa belle-mère et sa femme qui se moque de lui, il s'enfuit. Quand il revient, riche, il apprend qu'on le considère comme mort et assiste à son enterrement ! Il s'exile alors définitivement, tirant un trait sur tout ce qui le rattachait à son passé.
L'homme de nulle part est une très belle adaptation du roman de Luigi Pirandello, "Feu Mathias Pascal", réalisée par le méconnu Pierre Chenal (La maison du maltais, L'alibi). Le film s'ouvre sur une illusion, celle d'un amour heureux entre un beau jeune homme, doux rêveur, et une jolie jeune femme (incarnée par Ginette Leclerc), presque de manière volontairement caricaturale, dans un jardin ensoleillée, à la manière de certains plans de Peter Ibbetson de Henry Hathaway (1935). La séquence suivante amorce le déclin, encore avec humour, où la noce vire à la pantalonnade quand personne n'est capable de payer la facture de champagne. Dès lors, l'ambiance devient lourde et on se prend immédiatement d'empathie pour le personnage incarné par Pierre Blanchar, au départ terriblement pataud, ridiculisé par sa belle-mère, moqué par sa femme et tristement consolé par sa mère, qui meurt très vite. C'est le toujours génial Pierre Palau qui sauve notre homme en lui prouvant par les faits - plusieurs milliers de francs gagnés au casino - qu'il est chanceux ! Son retour au village n'est que déconvenue : on le considère comme mort, et il assiste dans l'ombre à son enterrement et aux ultimes railleries de sa famille ("Tu pleures vraiment ?" "Je pleure toujours aux enterrements !").
Éloigné de sa vie morne, il devient l'homme de nulle part, vivant dans une petite pension où il ne reçoit jamais de courrier, évite toute confrontation avec les autorités. Entre en piste Robert Le Vigan, dont on ne dira jamais assez à quel point il excelle dans ce rôle de dandy fort en gueule et en assurance, élégant jusque dans l'escroquerie. Quand il a flairé le petit manège de son homme, ce bellâtre qui s'apprête à épouser la fille du tenancier, s'amuse à vouloir lui faire perdre pied ; le point culminant est une superbe séquence de spiritisme où la lumière devient tout à coup très sombre et les plans rapprochés, comme si la caméra invitait le spectateur à fouiller l'âme de ses protagonistes. Personne n'est vraiment propre dans cette maison où l'apparence est de mise, si ce n'est la jolie Isa Miranda dont tombe amoureux Pierre Blanchar.
La mise en scène de Pierre Chenal est dès lors beaucoup plus renfermée sur ses personnages, à l'image d'une scène sublime où Blanchar revient dans sa famille d'origine, impérial et autoritaire - à peine peut-on croire qu'il s'agit du même personnage -, magnifiquement éclairée dans un clair-obscur d'outre tombe (il est censé être mort), en contre plongée.
On l'imagine, seule la fin est assez conventionnelle, car inéluctable. Elle ne gâche toutefois pas le plaisir que l'on prend à regarder ce très beau film d'avant-guerre, édité en DVD chez René Chateau.
Bon anniversaire à ... Pierre Bertin (1891-1984)
Célèbre dans la mémoire des cinéphiles grâce à son interprétation du père de Claude Rich dans Les tontons flingueurs (1963), Pierre Bertin a promené sa belle allure et son intonation impeccable (Comédie Française oblige) dans un certain nombre de films des années 20 aux années 70 ! Ainsi, il tourne avec Maurice Tourneur dans Pêché de jeunesse (1941), incarne le sous-préfet du Corbeau (1942), rejoint l'équipe de Tire au flanc puis Orphée au sortir de la guerre. En 1951, il incarne l'instituteur complice malgré lui du docteur Knock puis le roi de la chaussure dans Elena et les hommes de Jean Renoir.
Duc de Crécy dans Babette s'en va-t-en guerre (1959), il trouve encore quelques jolis rôles dans La grande vadrouille (le directeur du théâtre Guignol), L'étranger de Visconti ou dans Calmos de Bertrand Blier.
Duc de Crécy dans Babette s'en va-t-en guerre (1959), il trouve encore quelques jolis rôles dans La grande vadrouille (le directeur du théâtre Guignol), L'étranger de Visconti ou dans Calmos de Bertrand Blier.
Né le 24 octobre 1891 à Lille, Pierre Bertin aurait fêté aujourd'hui ses 121 ans !
mardi 23 octobre 2012
"COPIE CONFORME" (de Jean Dréville, 1947)
En quelques mots : Un escroc plein d'audace sévit depuis plusieurs mois un peu partout en France, volant des sommes très importantes grâce à d'habiles déguisements. Monsieur Dupon, solitaire et taciturne petit employé, est chargé par son patron d'aller démarcher un client dans l'hôtel de luxe. Là, il est confondu par des témoins et accusé d'être le célèbre voleur.
Cette gentille petite comédie d'après-guerre impose le thème "classique" des jumeaux, ou sosies, prétexte à une cascade de gags et de situations amusantes. De fait, les premières séquences, où Louis Jouvet se déguise et enchaine les répliques tranchantes, sont très réussies et laissent entrevoir l'hypothèse d'une excellente comédie. La surprise passée, le film reprend un rythme moins entrainant et enchaine les banalités du genre, avec une certaine efficacité. Il faut dire que Jouvet est absolument formidable dans ses cinq personnages et ne laisse pas beaucoup de place aux autres. La pauvre Suzy Delair n'est qu'une comparse potiche, un personnage inintéressant malgré quelques belles répliques ("S'aimer comme des pauvres, ça doit être chic quand on sait qu'on a de l'argent !"), tout comme Annette Poivre, toujours aussi jolie, et Georges Pally, inexistant et sans envergure.
Orchestré sobrement par Jean Dréville, cette comédie romantico-policière laisse libre court aux talents de comédien de Louis Jouvet, omniprésent à l'écran, parfois même en double ! Ces quelques scènes sont d'ailleurs réussies d'un point de vue technique.
Le dialogue est signé Henri Jeanson, ce qui assure en prime quelques bons moments, particulièrement les scènes du début où Jouvet incarne un Duc ("Appelez moi excellence, comme tout le monde") puis un livreur d'armoire. Quelques phrases sont marquantes : "Les femmes ne valent que par les désirs qu'elles nous inspirent" ou "La majuscule est un coup de chapeau calligraphique".
Je vous propose de (re)découvrir un extrait du film, un des plus amusants où Louis Jouvet vend un château dont il n'est pas le propriétaire (Jean-Paul Belmondo ne fera pas autre chose quelques années plus tard, avec autant de talent, dans L'incorrigible !), déguisé en aristocrate.
A noter une fin amusante, où Louis Jouvet se retourne vers la caméra pour dire "C'est la fin !", laissant place à un générique où il apparaît en bonne place !
Cette gentille petite comédie d'après-guerre impose le thème "classique" des jumeaux, ou sosies, prétexte à une cascade de gags et de situations amusantes. De fait, les premières séquences, où Louis Jouvet se déguise et enchaine les répliques tranchantes, sont très réussies et laissent entrevoir l'hypothèse d'une excellente comédie. La surprise passée, le film reprend un rythme moins entrainant et enchaine les banalités du genre, avec une certaine efficacité. Il faut dire que Jouvet est absolument formidable dans ses cinq personnages et ne laisse pas beaucoup de place aux autres. La pauvre Suzy Delair n'est qu'une comparse potiche, un personnage inintéressant malgré quelques belles répliques ("S'aimer comme des pauvres, ça doit être chic quand on sait qu'on a de l'argent !"), tout comme Annette Poivre, toujours aussi jolie, et Georges Pally, inexistant et sans envergure.
Orchestré sobrement par Jean Dréville, cette comédie romantico-policière laisse libre court aux talents de comédien de Louis Jouvet, omniprésent à l'écran, parfois même en double ! Ces quelques scènes sont d'ailleurs réussies d'un point de vue technique.
Le dialogue est signé Henri Jeanson, ce qui assure en prime quelques bons moments, particulièrement les scènes du début où Jouvet incarne un Duc ("Appelez moi excellence, comme tout le monde") puis un livreur d'armoire. Quelques phrases sont marquantes : "Les femmes ne valent que par les désirs qu'elles nous inspirent" ou "La majuscule est un coup de chapeau calligraphique".
Je vous propose de (re)découvrir un extrait du film, un des plus amusants où Louis Jouvet vend un château dont il n'est pas le propriétaire (Jean-Paul Belmondo ne fera pas autre chose quelques années plus tard, avec autant de talent, dans L'incorrigible !), déguisé en aristocrate.
A noter une fin amusante, où Louis Jouvet se retourne vers la caméra pour dire "C'est la fin !", laissant place à un générique où il apparaît en bonne place !
lundi 22 octobre 2012
"AU NOM DE LA LOI" (de Maurice Tourneur, 1932)
En quelques mots : A Paris, un policier qui rêve de résoudre seul une enquête difficile est retrouvé dans la Seine le lendemain, une balle dans la nuque. Son supérieur et deux collègues, Ludovic et Lancelot, décident de le venger et reprennent l'enquête. Ils découvrent bien vite un chauffeur de taxi un peu louche et une belle jeune femme qui s'amuse à brouiller les pistes.
Découvert grâce au coffret Maurice Tourneur édité par Pathé, Au nom de la loi est un vrai régal pour les cinéphiles ! A partir d'une histoire assez routinière - une enquête de police pour démanteler un réseau de trafiquants de drogue -, Tourneur parvient à restituer un portrait très vivant du Paris et de la société des années 1930, avec d'autant plus de véracité qu'il tourne beaucoup en extérieurs réels, et probablement avec de véritables policiers en figurants. Avec beaucoup de soin, le scénario (de Paul Bringuier, co-écrit avec Tourneur) montre point par point le déroulement d'une enquête policière dans l'entre-deux guerres, avec le plus de réalisme possible ; ainsi on découvre une fouille au corps sur une femme effectuée par une concierge (car il n'y avait pas de femmes dans la police), des policiers qui ne se servent quasi jamais de leurs armes, un préfet de police tout puissant (probablement inspiré par l'ambitieux Jean Chiappe) et mille petits détails du quotidien.
Pour servir son histoire, Tourneur engage des acteurs qui se fondent dans leurs personnages : il est bon de retrouver Pierre Labry beaucoup plus sobre que dans Les gaîtés de l'escadron, Charles Vanel déjà très charismatique et Gabriel Gabrio en chauffeur de taxi proxénète et vendeur de "coco", qui apparaît dans deux magnifiques scènes : l'arrestation et l'interrogatoire, où l'on sent une violence sous-jacente dans les rapports entre le truand et les policiers. Pour autant, pas question de violence physique (sinon pour le maitriser) mais d'épuisement psychologique à la recherche de l'aveu. Très amusante, une scène montre le commissaire qui présente une photo de femme au suspect, qui affirme d'emblée "Oui, c'est bien elle ! J'en suis sûr !", ce à quoi le policier rétorque "Imbécile ! C'est la Reine des Belges !". Cet interrogatoire qui ne mène à rien se conclut pourtant par une scène rare, où Charles Vanel offre son verre de vin à celui qui n'a rien mangé depuis plusieurs heures, avec une très belle humanité dans les regards échangés.
La deuxième partie du film est beaucoup plus intense et se termine par une longue et superbe séquence où le bandit se retranche dans un appartement, encerclé par des hordes de policiers. Le siège en question est à nouveau l'occasion de découvrir des détails d'époque (comme la brigade des gazs, chargée d'enfumer le malfrat, où le gilet par-balles de Pierre Labry, assez encombrant) et de mettre en comparaison, facile mais évidente, cette séquence avec un autre film tourné la même année à Hollywood, Scarface, de Howard Hawks. On sent la même détresse chez Harry Nestor (balafré sur la joue, lui aussi) que chez Paul Muni et le sentiment qu'il sera dur d'échapper au destin. Cette séquence montre aussi l'influence américaine de Maurice Tourneur, qui avait fait une réelle carrière à Hollywood au temps du muet et qui venait juste de revenir en France, dans la mise en scène remarquable du siège et de l'assaut, et dans l'utilisation des décors pour servir la dramaturgie (ils sont, à ce niveau, tous sublimes, particulièrement ceux des bandits).
En marge de cette ambition réaliste on retrouve une trame dramaturgique plus classique, quoique très efficace (là aussi d'inspiration américaine), d'un policier infiltré dans une bande de trafiquants, qui tombe sous le charme de celle qu'il doit surveiller. Les deux dernières scènes restent, de ce point de vue, mystérieuses, au spectateur de se faire son propre avis sur la question.
Il est désormais possible de retrouver ce film en DVD, dans une version magnifiquement restaurée, et dotée d'un bonus passionnant, où l'historien Jean-Marc Berlière, spécialiste de l'histoire de la police, montre dans le détail le caractère réaliste de Au nom de la loi, unique en son genre et replacé dans son contexte d'origine, autour de Bertrand Tavernier, toujours passionnant à écouter parler de cinéma.
Découvert grâce au coffret Maurice Tourneur édité par Pathé, Au nom de la loi est un vrai régal pour les cinéphiles ! A partir d'une histoire assez routinière - une enquête de police pour démanteler un réseau de trafiquants de drogue -, Tourneur parvient à restituer un portrait très vivant du Paris et de la société des années 1930, avec d'autant plus de véracité qu'il tourne beaucoup en extérieurs réels, et probablement avec de véritables policiers en figurants. Avec beaucoup de soin, le scénario (de Paul Bringuier, co-écrit avec Tourneur) montre point par point le déroulement d'une enquête policière dans l'entre-deux guerres, avec le plus de réalisme possible ; ainsi on découvre une fouille au corps sur une femme effectuée par une concierge (car il n'y avait pas de femmes dans la police), des policiers qui ne se servent quasi jamais de leurs armes, un préfet de police tout puissant (probablement inspiré par l'ambitieux Jean Chiappe) et mille petits détails du quotidien.
Pour servir son histoire, Tourneur engage des acteurs qui se fondent dans leurs personnages : il est bon de retrouver Pierre Labry beaucoup plus sobre que dans Les gaîtés de l'escadron, Charles Vanel déjà très charismatique et Gabriel Gabrio en chauffeur de taxi proxénète et vendeur de "coco", qui apparaît dans deux magnifiques scènes : l'arrestation et l'interrogatoire, où l'on sent une violence sous-jacente dans les rapports entre le truand et les policiers. Pour autant, pas question de violence physique (sinon pour le maitriser) mais d'épuisement psychologique à la recherche de l'aveu. Très amusante, une scène montre le commissaire qui présente une photo de femme au suspect, qui affirme d'emblée "Oui, c'est bien elle ! J'en suis sûr !", ce à quoi le policier rétorque "Imbécile ! C'est la Reine des Belges !". Cet interrogatoire qui ne mène à rien se conclut pourtant par une scène rare, où Charles Vanel offre son verre de vin à celui qui n'a rien mangé depuis plusieurs heures, avec une très belle humanité dans les regards échangés.
La deuxième partie du film est beaucoup plus intense et se termine par une longue et superbe séquence où le bandit se retranche dans un appartement, encerclé par des hordes de policiers. Le siège en question est à nouveau l'occasion de découvrir des détails d'époque (comme la brigade des gazs, chargée d'enfumer le malfrat, où le gilet par-balles de Pierre Labry, assez encombrant) et de mettre en comparaison, facile mais évidente, cette séquence avec un autre film tourné la même année à Hollywood, Scarface, de Howard Hawks. On sent la même détresse chez Harry Nestor (balafré sur la joue, lui aussi) que chez Paul Muni et le sentiment qu'il sera dur d'échapper au destin. Cette séquence montre aussi l'influence américaine de Maurice Tourneur, qui avait fait une réelle carrière à Hollywood au temps du muet et qui venait juste de revenir en France, dans la mise en scène remarquable du siège et de l'assaut, et dans l'utilisation des décors pour servir la dramaturgie (ils sont, à ce niveau, tous sublimes, particulièrement ceux des bandits).
En marge de cette ambition réaliste on retrouve une trame dramaturgique plus classique, quoique très efficace (là aussi d'inspiration américaine), d'un policier infiltré dans une bande de trafiquants, qui tombe sous le charme de celle qu'il doit surveiller. Les deux dernières scènes restent, de ce point de vue, mystérieuses, au spectateur de se faire son propre avis sur la question.
Il est désormais possible de retrouver ce film en DVD, dans une version magnifiquement restaurée, et dotée d'un bonus passionnant, où l'historien Jean-Marc Berlière, spécialiste de l'histoire de la police, montre dans le détail le caractère réaliste de Au nom de la loi, unique en son genre et replacé dans son contexte d'origine, autour de Bertrand Tavernier, toujours passionnant à écouter parler de cinéma.
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