dimanche 6 janvier 2013

"L'ASSASSIN CONNAIT LA MUSIQUE" (de Pierre Chenal, 1963)

En quelques mots : Lionel Fribourg est compositeur et a toute la peine du monde à terminer la symphonie qui doit lui apporter le succès. De son appartement bruyant en ville, il entend s'installer dans le charmant pavillon de banlieue de la jolie Agnès, qu'il a rencontré par hasard. Alors qu'ils doivent se marier, le père de la fiancée débarque et s'apprête à ruiner tous les efforts de Lionel, qui songe alors au pire pour s'en débarrasser.

L'assassin connait la musique est une charmante petite comédie réalisée par Pierre Chenal au début des années 1960, dont on reconnait facilement quelques caractéristiques - l'émancipation progressive de la jeunesse avec un personnage féminin (Sylvie Bréal) qui n'est pas sans comparaison avec la jeune Patricia des Tontons Flingueurs la même année, ou la fascination croissante pour la banlieue au détriment du centre ville. C'est d'ailleurs les bruits urbains qui gênent le compositeur incarné par Paul Meurisse, lequel n'hésite pas à tuer ou provoquer des accidents pour enfin habiter dans un pavillon où il sera au calme pour écrire sa musique. D'une histoire assez banale qui ne peut pas promettre à merveilles, Pierre Chenal livre une comédie volontairement désuette, bourrée de séquences décalées et fait sortir ses personnages de leurs chemins habituels : la magnifique Maria Schell caricature à l'extrême ses expressions de jolie idiote et compose une Agnès délicieusement nunuche - quant à Paul Meurisse, il n'est pas en reste avec une élégance au service de plusieurs scènes ridicules (les lunettes noires dès qu'il veut passer inaperçu).



Difficile de ne pas être conquis par cette comédie au scénario habilement écrit ; un régal de voix-off faussement sérieuses, de parodies de films d'espionnage ou d'aventure et d'auto-dérision (Il est acteur ? Il n'y a pas de sous-métier !). Il faut voir Paul Meurisse avec ses lunettes de soleil se faufiler dans une ruelle avec une discrétion de pacotille et cette sobriété de geste et d'expressions que j'avais souvent remarqué chez un célèbre acteur de théâtre qui se commet parfois dans des films d'espionnage - la caméra de Pierre Chenal s'adaptant aux situations avec exagération. Le plaisir est complété par une galerie de seconds rôles impeccables : Noël Roquevert en breton fou du marteau, Marcel Pérès en chauffeur nerveux, Fernand Guiot en commissaire et Jacques Dufilho spécialiste en criminologie qui ne se fait pas prier pour cabotiner.



Et pour vous mettre l'eau à la bouche, voici un petit extrait vidéo assez réjouissant et qui vous donnera l'intonation du film ; on y retrouve Paul Meurisse et Maria Schell en pleine discussion dans le fameux pavillon de toutes les convoitises !

samedi 5 janvier 2013

Bon anniversaire à ... Jean-Pierre Aumont (1911-2001)

Malgré une longue et solide filmographie, l'image de Jean-Pierre Aumont reste (une jolie) prisonnière des films de Marcel Carné où il fut l'inoubliable Billy le laitier dans le Drôle de drame (1937) et Pierre, l'amoureux mélancolique de Hôtel du Nord (1938). Sa filmographie des années 1930 est fournie : on le retrouve chez Anatole Litvak (L'équipage, 1935), Julien Duvivier (Marie Chapdeleine, 1934), Maurice Tourneur (Le voleur, 1934) ou dans l'adaptation de Chéri-Bibi par Léon Mathot (1938).



Jean-Pierre Aumont aurait fêté aujourd'hui ses 102 ans !

vendredi 4 janvier 2013

Bon anniversaire à ... Robert Lamoureux (1920-2011)



Auteur prolifique et humoriste dont les textes ne vieillissent pas tellement, Robert Lamoureux laisse une oeuvre de cinéma plus inégale. Romantique dans les années 1960 (Ravissante, La Brune que voilà), il s'adonne au comique militaire tombé un peu un désuétude depuis la fin de la guerre dans les années 1970 : outre Opération Lady Marlène (photo du tournage), il reste lié aux succès de Mais où est donc passée la 7ème compagnie ?, On a retrouvé la 7ème compagnie et La septième compagnie au clair de lune. Après Papa, maman, la bonne et moi (et sa suite), il fut un adorable Arsène Lupin chez Jacques Becker et Yves Robert, et un amusant Latude dans Si Paris nous était conté de Sacha Guitry.

Robert Lamoureux aurait fêté aujourd'hui ses 93 ans !

"LE CAPITAINE FRACASSE" (de Abel Gance, 1943)



En quelques mots : Héritier d'une prestigieuse famille, mais ruiné, le Baron de Sigognac se lamente dans son château qui tombe en ruines et songe à la mort. Lorsqu'une nuit, une troupe de comédiens débarque chez lui, il retrouve dans les yeux de la jolie Isabelle le sourire qu'il croyait perdu depuis longtemps. Il s'engage alors avec eux et remplace un comédien défunt en prenant le nom de Capitaine Fracasse.

Il y a beaucoup d'ambitions réunies dans cette nouvelle adaptation du célèbre roman éponyme de Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse : une volonté de fidélité aux écrits originaux tout en les adaptant aux goûts propres de l'auteur - notamment Cyrano de Bergerac de Edmond Rostand, le siècle de Louis XIII -, lequel entend pousser aux limites les thématiques de vie, de mort du roman pour en faire une oeuvre à la frontière du fantastique, ancrée dans une théâtralisation assumée et légitime. Abel Gance n'est pas un réalisateur de commande et tente, toujours assez difficilement, depuis les années 1920 de faire évoluer le cinéma français vers des nouvelles manières de le concevoir, quitte à renier des films ou à s'attribuer les faveurs de personnalités qu'il ne soutient pas (Pétain puis Franco après la guerre) pour trouver des fonds. De manière égoïste, et probablement mégalomane, Abel Gance ne désire que tourner et créer. Le Capitaine Fracasse que nous connaissons aujourd'hui n'est d'ailleurs pas le sien, qui durait près de trois heures et fut amputé par les producteurs pour être exploité en salle. On imagine alors l'étrange spectacle qu'aurait été une projection de la version originale, en pleine Occupation, entrecoupée toutes les vingt minutes par des alertes à la bombe ou des descentes de police. Le réalisateur mécontent tenta même de faire retirer son nom du générique, ce qui explique l'étonnante et unique attribution que l'on découvre sur les affiches d'époque : Vu et Entendu par Abel Gance en place d'un traditionnel Réalisé par ...

L'ouverture est frappante de noirceur : au fond du caveau familial, le châtelain ruiné crie à son domestique d'une voix d'outre tombe de refermer la dalle, cependant que le vent fait claquer les fenêtres, les portes, bruisser la nature déchaînée et tomber les tableaux du mur. Associés à une armure médiévale qui semble vivante, ces derniers ne sont pas de vieux souvenirs poussiéreux, leur chute montre à quel point ils sont vivants dans les lieux comme les esprits. Cette ambiance fantastique éblouissante et servie par le talent du chef opérateur Nicolas Hayer et du chef décorateur Henri Mahé se poursuit un temps avec l'arrivée théâtrale exagérée d'un comédien qui demande l'asile pour la nuit. Cette longue ouverture est un grand moment et il est permis de se demander si elle était initialement allongée. Toujours est-il que les moments suivants - une vingtaine de minutes environ - apparaissent plus froids et dénués de toute autre ambition que celle de divertir. La chanteuse et ses ritournelles sont mêmes pénibles, et ne peuvent être sauvées par une participation trop brève de seconds rôles sympathiques comme Roland Toutain, Pierre Labry, Alice Tissot ou le jeune Jacques François dans un de ses premiers rôles à l'écran.



Véritable moment de bravoure cinématographique et littéraire, le premier duel entre le baron de Sigognac et le duc de Vallombreuse est absolument magnifique. Dans un délicieux délire verbal en rimes, à la manière de la leçon infligée par Cyrano de Bergerac à Valvert, Fernand Gravey - impressionnant de charisme en baron-comédien - et Jean Weber ferraillent à rendre fou de joie tout amateur de cape et d'épée. Abel Gance s'offre même le luxe d'une référence au Bossu de Paul Féval avec une leçon d'escrime en plusieurs points, dont on ne connaît le dénouement qu'au milieu de la séquence suivante, une impressionnante représentation théâtrale qui exigea des dépassements d'horaires lors du tournage. L'ampleur du décor (en studio), des figurants et de l'action sont conjuguées à une réflexion où l'auteur ne distingue plus la vie du théâtre.

Cette thématique est centrale, dès lors que les acteurs du film surjouent de la même façon les scènes de théâtre comme les scènes de vie, faisant du Capitaine Fracasse une petite comédie humaine en même temps qu'une déclaration d'amour à la vie d'artiste, entre privation, itinérance et bonheurs (des spectateurs plus attirés vers le classicisme Hunebellien n'y prendront surement aucun plaisir). On se demande même si la vie telle qu'elle doit être - rangée, ordonnée - n'est pas une clownerie plus redoutable que les pitreries d'une bande de comédiens ; ainsi le Baron retrouvé dans son luxe demande-t-il à son fidèle serviteur, qui s'orne des vêtements traditionnels de la famille, Qu'est-ce que c'est que ce déguisement Pierre ?, lui-même qui paraît aussi déguisé que lorsqu'il arpentait la scène.



Dès lors, les rebondissements narratifs liés aux origines de Isabelle ou à ses amours très convenus avec le beau Baron de Sigognac paraissent bien fades et ennuyeux dans ce film complexe, dense, ambitieux au point d'éclipser sa trame originelle. C'est bien là l'oeuvre d'un grand auteur, et une sorte de chef d'oeuvre du cinéma français. La dernière phrase du film, Entre le théâtre et la vie, j'ai choisi, semble taillée sur mesure ; Abel Gance ne tourna plus un film avant une dizaine d'années, malgré le succès public du Capitaine Fracasse.

jeudi 3 janvier 2013

Erich von Stroheim (1885-1957) : l'excentrique crépusculaire



Les motivations qui poussèrent Erich von Stroheim, né en 1885 dans la capitale de l'empire austro-hongrois, à partir aux Etats-Unis ne sont pas avérées. Toujours est-il qu'il participa comme d'autres à l'émergence de l'industrie hollywoodienne, inscrivant son physique atypique chez Griffith (Naissance d'une nation, 1915 ; Intolérance, 1916) puis dans des productions de propagande avec le rôle de l'allemand de service.

Si les débuts en France de Erich von Stroheim appartiennent à la légende, Pascal Mérigeau a récemment tenté d'y apporter un peu de vérité (1). En 1936, il est prévu pour Jean Renoir et son scénariste Charles Spaak que l'officier allemand de La Grande Illusion soit interprété par Pierre Renoir, décision qui change à l'initiative du directeur de production qui a eu vent de l'étrange comportement de Erich von Stroheim sur le tournage de Marthe Richard au service de la France (R. Bernard, 1936), lequel buvait quantité de whisky et exigeait de se faire offrir tous les matins une paire de gants frais. Stroheim, qui venait de mettre fin à une carrière importante à Hollywood était un des maîtres de Jean Renoir et celui-ci fut particulièrement ému de le rencontrer puis de le diriger. L'acteur s'impliqua, on le sait par plusieurs sources, dans l'élaboration de son personnage et il semblerait qu'il soit responsable, avec le réalisateur, de la décision de faire des deux officiers allemands du film un seul et même personnage. Parce qu'il était constamment entouré de femmes à son service et méticuleux sur les costumes, la légende est née qu'il se serait présenté tous les matins de tournage, même quand il n'avait rien à y faire, habillé de pied en cape - ce qui est probablement faux. En revanche, il remit une liste d'accessoires qu'il voulait voir figurer dans son appartement (trois pages de notes où l'on trouvait des cravaches, des gants blancs, des photographies de blondes, les Mémoires de Casanova ...), éléments repérables dans le film, même si l'idée du géranium ne vient pas de lui. Ses anecdotes révélatrices sont parlantes sur la manière dont Erich von Stroheim imposa son personnage à l'écran et dans la vie. Metteur en scène visionnaire mais incompris aux Etats-Unis, il tenta d'obtenir des prostituées dans la scène du mess des officiers, ce que refusa Jean Renoir, freinant là l'implication de son acteur. Il faut dire que le risque que Stroheim pousse son personnage à la caricature n'était pas illusoire.



Son film français suivant en donne la démonstration - Mademoiselle Docteur, bien que mis en scène par Edmond T. Gréville est tourné en Angleterre. Dans L'alibi (1937), Erich von Stroheim incarne un célèbre télépathe de cabaret qui assassine un ancien rival américain. Film d'acteurs, au milieu de Louis Jouvet, Albert Préjean et Jany Holt, il impressionne de charisme avec sa froideur et son lent débit de parole, mais ne se refuse aucune excentricité : à Marcel Achard, le scénariste, il impose une scène où il est costumé en moine et une autre dans laquelle, allongé dans un bain, il se fait couper les ongles des pieds par un domestique. Le résultat est surprenant et attire toutes les attentions sur son personnage, quitte à faire passer Préjean et Jouvet pour des comparses un peu fades ! Pourtant, Stroheim ne se refuse aucun cabotinage, d'un énorme clin d'oeil à la caméra jusqu'à sa mort devant une loge d'artiste, dont on ne peut que sourire !

En 1938, il incarne un chinois dans Les pirates du rail, de Christian-Jaque, face à Charles Vanel et Suzy Prim ... sans changer sa façon de parler. D'aucun diront que Sean Connery n'a jamais fait autre chose dans sa carrière, avec succès, mais je préfère encore le maquillage de Akim Tamiroff dans Le général est mort à l'aube (L. Milestone, 1936) ! Il tourne la même année pas moins de quatre autres films, dont L'affaire Lafarge (Pierre Chenal), Ultimatum (Robert Wiene), Gibraltar (Fedor Ozep) et Les Disparus de Saint-Agil, à nouveau avec le réalisateur Christian-Jaque. Ce dernier film est probablement le plus connu de sa filmographie, avec La Grande Illusion, et jouit encore aujourd'hui d'une excellente réputation. Si celle-ci est, à mon sens, bien discutable, la prestation de Erich von Stroheim est à reconsidérer. Face à l'imposant Michel Simon et aux excellents seconds rôles que sont Robert Le Vigan, Aimé Clariond et Pierre Labry, il fait presque dans la sobriété. Son personnage de professeur aux airs sévères lui va comme un gant et sa retenue lui enlèvent pour un temps son excentricité pour dévoiler un peu plus le caractère dramatique de son personnage - autre trait important et quasi constant dans sa carrière.

Avec des cheveux, Erich von Stroheim préfère laisser son personnage caricaturé par les autres (Vraiment ce Monsieur n'a pas une tête très sympathique !) et se contente d'apparitions neutres, presque dans une position de rejeté. Adoubé par les enfants, tel le Merlusse de Marcel Pagnol, il ose sa seule note d'humour dans un plan final où il se prosterne devant un squelette.



Le crépuscule arrive un peu plus en 1939 quand l'Europe, terre natale et d'asile de Erich von Stroheim, semble prête à s'embraser à nouveau. Réfugié autrichien dans Menaces de Edmond T. Gréville, il est défiguré et beaucoup plus simple qu'à l'accoutumée. Curieusement, c'est à cet instant de sa carrière qu'il s'apprête à jouer les aventuriers : dans Tempête sur Paris (D. Bernard-Deschamps) d'abord, adapté de Balzac, puis pour Jean Delannoy, dans Macao, l'enfer du jeu où il retrouve Mireille Balin et succombe à ses charmes. Toujours avec talent, il renoue là avec son excentricité laconique - s'attachant aux costumes et aux détails - mais dépeint sans fards un homme rongé par l'angoisse d'une fin possible, comme un bout de course épuisant. Certaines scènes sont poignantes, d'autres amusantes, comme lorsqu'il enguirlande un employé de son yacht parce qu'il n'a pas mis ses fameux gants blancs ... On ne change pas ! Censuré par l'Allemagne nazie, Stroheim est contraint de retourner aux Etats-Unis et toutes ses séquences sont retournées par ... Pierre Renoir, l'acteur qui aurait dû incarner le Capitaine Rauffenstein quelques années plus tôt !

A Hollywood, Erich von Stroheim continue de travailler pour de grands metteurs en scène : Lewis Milestone, John Cromwell ou Billy Wilder à qui il confie le secret de sa manière si particulière de s'exprimer dans les films : Pour rester le plus longtemps possible à l'écran ! Difficile d'authentifier ces dires, pourtant ils correspondent si bien au personnage ! Evidemment, c'est ce même metteur en scène qui offre à Stroheim son dernier grand rôle. Dans Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard, 1950), il est le domestique fidèle d'une ancienne star du cinéma muet oubliée de tous (Gloria Swanson), lui-même ancien réalisateur de ses plus grands succès - deux rôles évidemment autobiographiques pour un chef d'oeuvre intemporel du cinéma américain.

La carrière de Stroheim après-guerre se déroule essentiellement en France et il retrouve Pierre Chenal dès 1945 pour La foire aux chimères, avec Madeleine Sologne. Dans ce film comme dans Portrait d'un assassin (Bernard-Roland, 1949), il est à nouveau handicapé et dans une composition dramatique. Sa présence seule à l'écran permet d'imposer une ambiance sombre et mystérieuse, à laquelle le comédien n'a qu'à apporter sa voix caverneuse et ses regards énigmatiques. On le retrouve encore en prédicateur fou dans Minuit quai de Bercy (Christian Stengel, 1951), dans Alerte au Sud (Jean Devaivre, 1953) puis en Ludwig van Beethoven dans le Napoléon de Sacha Guitry. Il offre son dernier rôle à Henri Diamant-Berger, pionnier du cinéma muet en France et exilé comme lui pendant la guerre. Il meurt dans les Yvelines en 1957.

L’œil, le sourcil et la voix du maître

Vous avez dit comique ? Erich von Stroheim, loin de se prendre au sérieux, abusa largement des mimiques du personnage qu'il s'était créé, et en observant son unique visage, toutes les scènes peuvent prendre selon les goûts une saveur différente. Modèle du genre, alors qu'il reçoit Pierre Fresnay et Jean Gabin dans sa forteresse d'où l'on ne peut s'enfuir, Stroheim/Rauffenstein énumère doucement les différentes évasions de ses nouveaux prisonniers. D'une simple liste de faits plus ou moins comiques, il enchaîne des détails d'expressions avec ses lèvres et ses sourcils, réduisant à néant les explications souriantes de Fresnay et Gabin. Pas étonnant dès lors que ce dernier s'exclame le soir de l'avant-première, énervé, Il n'y en a que pour le Schleuh ! Stroheim, à mesure qu'il parle - dans l’égout, dans une corbeille à linge - admirez la manière dont son sourcil gauche réagit à ce qu'il découvre. Le petit sourire qu'il arbore après la réaction de Fresnay n'est pas anodine, il s'agit de son égal aristocratique. Avec Gabin, c'est une autre paire de manches et un bijou de subtilité. Après la liste - déguisé en soldat allemand, déguisé ... en femme ... c'est drôle, c'est très drôle ! - le lieutenant Maréchal s'amuse : Un sous-officier m'a réellement pris pour une femme, et je n'aime pas du tout ça ! et le capitaine Rauffenstein nous amuse : Vraiment ? et hausse son sourcil gauche avant d'esquisser un sourire qu'il ne veut pas assumer, rang oblige. Le tout dans une parfaite immobilité et avec une constance dans l'intonation de sa voix venue d'outre-tombe !

Une partie du jeu d'acteur de Stroheim est là, dans une habile combinaison de l'oeil - pétillant -, du sourcil - incrédule - et de la voix - basse, calme, inquiétante. Ils ne sont pas nombreux à pouvoir faire sourire en ne bougeant qu'un sourcil et il faut reconnaît à l'acteur cet incroyable potentiel. Chacun de ses films peut ainsi se redécouvrir autrement !









(1) : Pascal Mérigeau, Jean Renoir, Paris, Flammarion, 2012, 1104 p.

Les plus belles affiches du cinéma français : "L'assassin a peur la nuit" (de Jean Delannoy, 1942)


"MÉTROPOLITAIN" (de Maurice Cam, 1939)



En quelques mots : Alors qu'il est dans le métro pour aller à son travail, Pierre, simple ouvrier marié à une standardiste de nuit qu'il ne fait que croiser le matin, surprend à la fenêtre d'un immeuble un homme qui tente de poignarder sa femme. Il accourt avec un policier, empêche le drame et devient un héros. Mais il ne tarde pas à apprendre qu'il s'agissait d'un couple d'artistes en répétition.

Curiosité sortie chez René Chateau, Métropolitain vaut surtout pour son couple d'acteurs vedette, Albert Préjean en sympathique ouvrier parisien toujours prêt à rendre service, et Ginette Leclerc en garce ambitieuse et manipulatrice - leurs emplois habituels. Si le titre et les affiches laissent augurer une certaine plongée dans le métro des années 30, il n'en est pourtant pas question et on peut se demander pourquoi ce choix de titre. Toutefois, un des grands mérites du film est de dépeindre sans vouloir le faire la vie quotidienne de milliers de parisiens à l'aube de la Seconde Guerre Mondiale et on se plait à observer ces métiers aujourd'hui disparus, tels le poinçonneur dans le métro ou la standardiste d'hôtel, et le cadre urbain qui les entourait, à l'image du chantier sur les quais de Seine où travaille Albert Préjean. Avec un rien de nostalgie, on se prendrait presque à rêver de cette époque où Paris semblait encore un peu à taille humaine ... et le métro un lieu sympathique et convivial (avec ce cher Marcel Pérès) ! En outre, ce Métropolitain permet d'apprécier la manière dont, au montage, on pouvait foncer de noir le ciel d'une pellicule pour faire croire à la nuit d'une scène tournée le jour - effet spécial redoutable !



Du reste, ce vaudeville très classique est totalement convenu et n'aurait d'intérêt sans ses acteurs - une jolie prestation de André Brulé dans un rôle d'artiste désabusé où Louis Jouvet aurait fait des merveilles. On se prend quand même à suivre cette intrigue mollassonne car ça ne dure jamais bien longtemps et parce que la fin relève un peu l'ensemble.

Sacha Guitry et l'Épuration : le jugement du Tout-Paris !

Sacha Guitry lors de son premier interrogatoire à la Mairie du VIIe arrondissement -  août 1944 (R.Chateau)




1
Que l'on pense à Paris et sa vie mondaine, artistique et intellectuelle, les noms de Jean Cocteau et Sacha Guitry arrivent avec leurs flots d'anecdotes d'avant-guerre. Les Allemands dans la capitale française occupée, ce dernier tient à garder son rôle primordiale dans le microcosme parisien et ne change en rien ses habitudes : on le retrouve sur scène dès le 30 juillet 1940 au Théâtre de la Madeleine pour une une reprise de Pasteur et son activité cinématographique se poursuit mais en dehors des lignes de la Continental qu'il se refuse à intégrer malgré les insistances d'Alfred Greven - il réalise pour des productions indépendantes Le Destin fabuleux de Désirée Clary (1941), un court-métrage La loi du 21 juin 1907 (1942), Donne-moi tes yeux et La Malibran (1943).

Pendant la guerre, Sacha Guitry poursuit son oeuvre philanthropique et préside à de nombreux galas de charité ou de bienfaisance. Sous l'égide du Secours National (placé sous l'autorité du Maréchal Pétain depuis 1940), il organise des spectacles et offre de nombreuses oeuvres d'art vendues aux enchères. Au Gala des Artistes de 1942, il offre un Utrillo de 650.000 francs !

Hélas pour lui, ce n'est pas ce que retiennent les épurateurs lorsqu'ils organisent le procès du Roi du Tout-Paris - à peine sa participation à la libération de Tristan Bernard (avec l'aide précieuse d'Arletty) est-elle évoquée. Dès 1942, l'actrice Françoise Rosay le brocarde dans une interview réalisée par un journaliste américain, propos diffusés à la BBC qui leur donnent alors une importance considérable : De tous les acteurs qui demeurent et collaborent, le pire est Sacha Guitry. Il est riche. Il ne devrait pas sacrifier son honneur. Or il a quitté le droit chemin pour cultiver l'ennemi et fréquenter le général Stupnagel. Le magazine américain Life publie la même année une liste noire de personnalités françaises condamnées par les Résistants à être assassinées ou jugées - on y trouve notamment Maurice Chevalier, Mistinguett, Marcel Pagnol, Céline, le Maréchal Pétain, Laval et Sacha Guitry, lequel s'étonna quelques années plus tard : S'appeler Life et demander la mort, c'est curieux déjà !


Pire encore, Sacha Guitry s'est ouvertement fourvoyé au service du Chef de l'Etat Français. Le 3 octobre 1943, il va présenter une maquette de son livre au titre sans équivoque, De Jeanne D'Arc à Philippe Pétain, au principal intéressé, à Vichy. Selon Raymond Castans (cité par René Chateau), Sacha Guitry n'aurait jamais caché ses sentiments pétainistes et ils n'auraient rien perdu de leur intensité avec le temps. Dans Le Petit Parisien (quotidien originellement de gauche et transformé en organe de propagande par les allemands), il écrit plusieurs articles où il exalte la personnalité du vieux militaire : N'as-tu pas tressailli en entendant cette grande voix qui te disait que tu n'étais ni vendu, ni trahi, ni même abandonné ? Le livre est publié et Guitry organise en 1944, quelques jours avant le Débarquement, un grand gala en son honneur à l'Opéra. Une édition luxueuse et dédicacée est même vendue 25.000 francs pour le Secours Populaire.

Sacha Guitry est, en outre, aux yeux des épurateurs, le représentant incontestable de la collaboration mondaine. Ce que réfuta le maître dans un livre de souvenirs (qu'Arletty surnomma Le roman d'un tricheur !) apparaît pourtant attesté par nombre de documents et de témoignages : Jean Marais se souvient avoir rencontré Arno Breker (sculpteur officiel du IIIe Reich) lors d'une répétition générale d'une pièce de Guitry, Arletty affirme avoir rencontré son amant grâce à lui et ajoute qu'elle participa à une réception en l'honneur du Maréchal Goering à ses côtés.



Sacha Guitry est arrêté le 23 août 1944 à 10h45 à son domicile, par cinq hommes armés qui le conduisent à la Mairie du VIIe arrondissement pour un premier interrogatoire. Le soir même, il est conduit au Dépôt. Cette "chute du Roi" est symbolique, elle représente le Tout-Paris mondain, celui des nantis qui se sont bien accommodés de la présence de l'Occupant Allemand. Le 15 octobre, il est inculpé d'intelligence avec l'ennemi, malgré un dossier vide, composé de rumeurs et de dénonciations. Abandonné de tous, il reçoit pourtant un chaleureux message de sympathie de Pauline Carton. Amer, il écrit : Ce que je paie aujourd'hui, ce n'est pas mon activité pendant quatre ans mais bien quarante années de réussite et de bonheur qu'on ne me pardonne pas. Si on me demandait mon avis, je dirais que le bien que j'ai fait pendant ces quatre années est la cause initiale du singulier malheur qui me frappe. Il est emprisonné à Fresnes pendant deux mois. L'Humanité ne mâche pas ses mots pour évoquer son retour à la liberté : Le comédien nazi a été purement et simplement libéré. Le non-lieu de son procès n'intervient qu'en 1947. Dernière humiliation, lorsqu'il publie son recueil de souvenirs Quatre ans d'occupation, il est contraint par la justice de retirer un chapitre qui entache à l'honneur de Hélène Perdrière (une ancienne amie) et à 12.000 francs de dommages et intérêts.



Sacha Guitry ne cessa pas sa carrière pour autant, malgré une blessure morale certainement profonde. En 1956, dans le prologue de Si Paris nous était conté, le maître s'amuse même l'espace d'un instant à y faire une allusion. Alors qu'il fait la lecture à haute voix d'un récit sur les origines de la capitale, il déclare : Enfin ce furent les Francs, dont l'arme préférée se nommait la francisque. Derrière lui, on entend des voix toussoter, gênées. Il se contente de dire Chut, chut ! et de conclure : C'était une arme à deux tranchants.

Photos et sources : Le Cinéma Français sous l'Occupation (1940-1944) par René Chateau.

mardi 1 janvier 2013

Un réveillon anglais pour Louis de Funès et Maurice Risch !

Nouvelle année oblige, je n'ai pu échapper au traditionnel réveillon, comme la plupart d'entre vous j'imagine. A la différence que je me suis rendu en Angleterre pour déguster un repas typique, avec deux amis qui vous sont familiers, Louis de Funès et Maurice Risch. Reste que nous n'avons pas été déçu du voyage !






Très originale, l'entrée était servie d’huîtres dans de la soupe au lait. Étonnant !






Non ce n'est pas la tarte finale, il s'agit du deuxième plat, du haddock aux petites mandarines et cerises, agrémenté d'une sauce mayonnaise à la menthe. Delicious !




Loin d'être le dessert, ce n'est que la viande ... à la chantilly ! Marvelous !

Tellement marvelous que j'ai calé et que nous ne connaîtrons pas le dessert. A ce qu'on m'a dit, Maurice Risch, émerveillé par cette fine cuisine, est resté pour finir tous les plats. Je vous laisse seuls juges des têtes de mes deux convives !


Bonne année 2013 !

L'âge d'or du Cinéma Français vous souhaite une très bonne année 2013 ! Et qu'on se le dise, le cinéma que nous aimons est aussi à la fête. Preuve s'il en faut, cette carte postale que j'ai reçu d'on ne sait où et qui vous est un peu destinée aussi ... Il semblerait que notre ami Jean Gabin se réjouisse au champagne de la nouvelle année qui commence !

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