mercredi 9 janvier 2013

"UNE SI JOLIE PETITE PLAGE" (de Yves Allégret, 1949)

En quelques mots : L'hiver, dans une petite station balnéaire déserte de la baie de Somme, balayée continuellement par la pluie. Un jeune homme arrive par le car, silencieux, et s'installe dans le seul hôtel ouvert. Un autre parisien arrive le même soir. Sans se croiser, les deux hommes parlent aux mêmes personnes, notamment un jeune employé issu de l'assistance publique. Dans le journal, on lit qu'une célèbre chanteuse a été assassinée et qu'on lui a volé ses bijoux.

Une si jolie petite plage peut presque être considéré comme un premier film. S'ils n'en étaient pas à leur première collaboration - le réalisateur Yves Allégret et le scénariste Jacques Sigurd avaient déjà travaillé ensemble sur Dédée d'Anvers, d'après un roman -, cette nouvelle rencontre est née d'une histoire originale, émaillée de souvenirs d'enfance du scénariste et taillée sur mesure pour Gérard Philippe, jeune premier promis une à brillante carrière. C'est d'ailleurs lui qui suggéra à Jacques Sigurd, avec qui il partageait un appartement, de transformer la nouvelle qu'il écrivait en scénario de cinéma. A partir d'éléments de son enfance malheureuse, de plages désertes et de rues détrempées par la pluie, il écrivit une première scène, celle d'un homme seul dans un autocar qui arrive un soir dans une petite station balnéaire déserte. Yves Allégret et Simone Signoret se chargèrent de concrétiser le scénario en production cinématographique.

Désireux de ne rien expliquer au spectateur, le scénariste insuffle un certain mystère pendant la première partie du film, bien vite transformé en menace d'ennui profond puisque l'on comprend ce dont il retourne mais que les choses n'évoluent pas. Il faut tout le talent des acteurs pour donner vie à cette sombre histoire de retour aux sources : Jean Servais, véritable révélation pour moi, est le premier d'entre eux, dans un rôle d'imprésario drogué et nonchalant. Jane Marken (la patronne), André Valmy (le brave garagiste) et Julien Carette (l'atout comique du film, excellent et émouvant en VRP qui ne pense qu'à sa famille) s'évertuent à faire parler Gérard Philipe, impeccable de retenue mais si sombre qu'il est difficile de trouver quelconque empathie pour son personnage (un avertissement au début du film s'en excuse presque d'une manière assez originale). Quant à Madeleine Robinson, le réalisateur et le scénariste ont beau se concurrencer d'éloges à son sujet, je n'ai pas su, dans ce film, déceler la petite étincelle qui fait d'un si joli petit visage une grande actrice.

Reste un beau moment de cinéma, très ancré dans son contexte de production - la fin des années 1940, les premières années d'après-guerre, entre volonté de renouveau et désillusions sur des utopies. D'où surement une noirceur renforcée par le cadre géographique (la Baie de Somme), météorologique (il pleut tout au long du film, sans interruption ou presque) et social ; il est bien rare de mettre en scène des enfants de l'assistance, surtout quand ils ne sont pas des héros, au contraire. Tourné comme un huit-clos, Une si jolie petite plage est avant tout l'histoire de personnages qui ne s'écoutent pas, ne se regardent pas (en témoigne une magnifique scène chorale où chacun parle de ses préoccupations). C'est intéressant mais il est heureux que ça ne soit pas trop long.


mardi 8 janvier 2013

Il va y avoir de la mutation sur le front de l'Est !

Un petit article sur Jean-Pierre Aumont a suscité des remarques auxquelles je m'attendais un peu depuis longtemps. Pourquoi ce blog n'évoque-t-il jamais la Nouvelle Vague ? Parce qu'il est subjectif et que j'en reste le seul auteur jusqu'à présent. En d'autres termes, je déteste ce courant cinématographique et à peu près tous les réalisateurs qui s'en rapprochent - exceptions peuvent être faites pour Claude Chabrol ou François Truffaut, critiques mais continuateurs différents d'une certaine qualité française.



Alors que faire de ce cinéma français bien présent, important aux yeux de beaucoup, mais qui ne trouvera jamais sa place sur ce blog ? Les oubliettes ? Je n'ai jamais été très médiéviste. La prison ? On trouvera bien quelqu'un pour faire un Trou et s'enfuir ! La torture ? Le supplice imposé à mon ami Fernandel dans François Ier est trop cruel à mes yeux. La classification Nanar ? Elle ne convient certainement pas et je ne veux pas me mettre l'Association de Ceux qui Pensent que A Bout de Souffle est un Chef-d'oeuvre à dos. Alors Thierry Lhermitte me souffle une excellente idée. J'enverrai ce cinéma que je déteste sur le Front de l'Est ... peut-être pire ! Disons un terminus des prétentieux, en plus froid.

Extrait audio : "Il va y avoir de la mutation sur le Front de l'Est !"


Dès lors cette nouvelle catégorie parlera des courants, acteurs, actrices, metteurs en scène dont je ne peux pas parler objectivement. Et pour plus de confort, un petit bandeau comme celui ci-dessous vous indiquera que vous êtes sur le Front de l'Est et qu'il ne faut pas y rester trop longtemps ...


"PANIQUE" (de Julien Duvivier, 1947)

En quelques mots : Dans un quartier populaire de Paris, le corps d'une femme est retrouvé dans un terrain vague. La police enquête, le voisinage parle et une jolie brune, qui sort de prison, débarque pour retrouver son amant, Alfred. Au dessus de tout le monde, l'étrange Monsieur Hire, taciturne et solitaire, semble mener sa vie sans se soucier de qui que ce soit. Jusqu'au jour où il révèle à la nouvelle arrivante le nom de l'assassin.

J'ai toujours aimé les films sur la rumeur, terrifiante, mystérieuse, aussi dévastatrice qu'un fléau, et je me souviens avoir ébauché un synopsis de court-métrage après avoir lu dans la presse un terrible fait divers : accusé d'être le pédophile qui sévissait dans la région, un vieil homme qui avait juste raccompagné une petite fille perdue fut traqué par une meute d'habitants en colère et mourut d'une crise cardiaque dans le hall d'un immeuble où il s'était retranché, complètement apeuré. La panique est cinématographique, il n'y a pas à dire, et donne l'occasion à Julien Duvivier de réaliser son premier chef d'oeuvre de l'après-guerre, juste après son retour des Etats-Unis, où il s'était exilé pendant la guerre. Adapté des Fiançailles de Monsieur Hire (Georges Simenon, 1933) par Charles Spaak et Julien Duviver, Panique est assez libre du roman original, lequel fut retranscrit sur l'écran à nouveau en 1988 par Patrice Leconte (Monsieur Hire) avec Michel Blanc dans le rôle titre, de manière plus fidèle. Chose rare, cette seconde adaptation est, à mon sens, aussi bonne que la première puisqu'elle envisage l'intrigue différemment.



Il faut dire que dans le roman de Simenon, Monsieur Hire est juif et un peu escroc sur les bords. Avec beaucoup d'intelligence de la part des scénaristes, cet aspect du personnage est effacé du film de Julien Duvivier, tourné au lendemain de la guerre. Le contraire aurait probablement choqué - il ne s'agissait pas de véhiculer à nouveau les clichés de l'exposition Le juif et la France, ni même de blâmer des bons français un peu délateurs (la polémique sur Le Corbeau n'était pas tout à fait terminée) - et aurait fait perdre au film sa force universelle et intemporelle sur la noirceur des Hommes. D'ailleurs, aucune époque n'est mentionnée, tout juste sait-on que l'on est quelque part dans Paris.

Monsieur Hire n'est plus qu'un simple étranger au coeur d'un quartier où tout le monde se connait et s'apprécie (en apparence), et son métier de voyant, rendu honnête par le personnage, l'éloigne la journée de son domicile. Il observe bien peu sa voisine de sa fenêtre, si ce n'est pour s'assurer de sa bonne santé. Amoureux, c'est sa passion, le sentiment le plus humain qui soit, qui va le détruire. De quoi se pencher des heures sur le caractère sombre et pessimiste de l'oeuvre de Julien Duvivier ! Force est de reconnaître la violence de Panique : les habitants qui ne veulent que la sécurité, bien légitime, sont pourtant prêts à tout pour l'obtenir, quitte à lyncher l'asocial. Disserter sur la peur de l'étranger à partir de ce film serait trivial et je ne m'y risquerai pas, mais elle revêt un terrifiant caractère lorsque l'on sait qu'il fut tourné en 1946, deux ans après l'abrogation des lois anti-juives. Une scène est particulièrement marquante : lors d'un combat de lutte dans une grande salle, un couple s'enfuit. L'homme du dessus qui a entendu le mot "assassin" le répète fort, de sorte que la folie gagne tout le public qui s'enfuit sans savoir pourquoi. La panique est-elle un reflet de la bêtise humaine ou au contraire un réflexe de survie ? Toujours est-il qu'elle sert de catalyseur à bon nombre de défauts, de la violence à la lâcheté. Cette scène chorale que je vous propose de découvrir en vidéo en est une superbe représentation.


Rendons également hommage aux acteurs du film ; Viviane Romance, rayonnante, cache derrière son sourire les fêlures d'une femme dévouée à celle qu'elle aime, quitte à le suivre dans le pire. Quand elle se cache le visage à la fin, sa tête secouée comme inactive, on sait qu'elle ne pourra s'en remettre. Paul Bernard est un épatant caïd de quartier mais dégonflé quand il faut être un homme - on pense au Pierre Brasseur du Quai des brumes (Marcel Carné, 1938). Quant à Michel Simon, tout en retenue, il est la force de la nature que l'on vient voir mourir, comme une bête traquée. Les habitants remettent la musique des manèges dès que son corps est caché dans l'ambulance. Impressionnant de charisme, il trouve probablement là un de ses meilleurs rôles, sans cabotinage.

Les seconds-rôles sont essentiels, comme toujours. Outre Marcel Pérès (toujours là ?) et son physique de costaud, on trouve retrouve Max Dalban en boucher père de famille nombreuse, commerçant estimé et qui veut savoir ..., Emile Drain, Guy Favières, Charles Dorat en inspecteur au nez fin, Jean Sylvain ou Lucas Gridoux. Tous représentent la société dans son hétérogénéité, de l'artisan gouailleur au notable éduqué, qui se retrouvent à former un cercle autour de Monsieur Hire, à lui cracher des insanités et à le pousser sur les toits d'un immeuble dont il ne pourra pas sortir.


Le film fut un échec, on peut l'imaginer. Qui aurait voulu, après quatre années d'occupation, renouer avec les instincts les plus négatifs de la nature humaine ? Le cinéma comme miroir de ce que nous sommes est rarement celui qui rapporte le plus. Profondément ancré dans la réalité, Panique tend toutefois régulièrement vers un monde chimérique : les astres de Michel Simon, la fête foraine - lequel est fatal à Monsieur Hire, mais continue de servir de cache-misère aux autres : c'est la musique des auto-tampons qui revient la première après sa mort, là même où il fut pris pour cible la première fois par tout le village qui trouvait enfin une occasion de s'en prendre directement à lui.


dimanche 6 janvier 2013

Quelques nouvelles de janvier !

Après Noël, les soldes ! Dans quelques temps, il sera bon de se promener dans les boutiques qui vendent des DVD pour voir si quelques classiques sont bradés. Si on peut souvent regretter l'absence de réelle culture cinéphile de la part de vendeurs dans les grandes enseignes (Orson qui ? Vous dites ?), le prix élevé des DVD/Blu-ray, il y a du bon à en tirer : parfois, il n'est pas rare de tomber sur un très bon film offert pour quelques euros parce qu'il n'est pas jugé classique !


Toujours est-il que Gaumont continue de ressortir des films de son catalogue, offrant au cinéphile une impressionnante collection de titres à (re)découvrir. Le 9 janvier, vous pourrez acheter Jusqu'au bout du monde (1963) de François Villiers avec Pierre Mondy et Marie Dubois notamment, Moi et les hommes de 40 ans (1965) de Jack Pinoteau avec Dany Saval, Paul Meurisse, Michel Serrault, Michel Galabru, Les nuits blanches de Saint-Pétersbourg (1938) un des premiers films de Jean Dréville avec Gaby Morlay et Pierre Renoir. Et c'est toujours un plaisir d'annoncer la sortie d'un film de Henri Decoin, Pourquoi viens-tu si tard (1959) avec Michèle Morgan et Henri Vidal. Côté Blu-ray, Gaumont s'attachera en janvier et février à faire redécouvrir en haute définition l'oeuvre de Maurice Pialat.



Chez René Chateau, quelques sorties à signaler : Une Java (1939) de Claude Orval avec Amos, Antonin Berval, Mila Parély et ... Fréhel qui chante sa fameuse Java bleue ! Un Jean Delannoy inédit en DVD, Le secret de Mayerling (1949) avec Jean Marais, Sylvie Monfort et Jean Debucourt ; et pour les amateurs, un Tino Rossi de 1936, Au son des guitares (Pierre Ducis).

Côté livres, janvier me semble bien maigre. Hormis les nombreuses biographies opportunistes qui sortent pour les 30 ans de la mort de Louis de Funès, signalons un ouvrage de Christian Dureau sur la charmante Micheline Presle, La belle de Paris. L'auteur semble être le seul à écrire toutes les biographies de cette collection, à un rythme impressionnant ! Ne cherchez donc pas une biographie fouillée ou une analyse de ses rôles à l'écran, mais plutôt une petite synthèse destinée à découvrir. Pas essentiel, surtout pour une petite vingtaine d'euros, mais l'occasion de se rappeler au bon souvenir de Micheline Presle.

Au cinéma, un film intitulé Renoir (Gilles Bourdos, 2013) dépeint l'histoire d'amour entre Jean Renoir (Vincent Rottiers, un excellent jeune acteur) et Andrée Heuschling (Christa Theret), muse du peintre Auguste Renoir (Michel Bouquet). La bande-annonce n'est pas spécialement prometteuse et je dois vous avouer que ce genre de film n'est pas du tout ma tasse de thé. Pourtant, je le verrai, pour l'incarnation cinématographique de Jean Renoir par Vincent Rottiers, et pour Michel Bouquet en vieux peintre. Si vous avez découvert ce film, en salles depuis le 2 janvier, n'hésitez pas à l'évoquer ici !
Signalons aussi une ressortie dans quelques salles de La mort en direct (1980) où Bertrand Tavernier s'attelait à imaginer une télé-réalité avant l'heure, avec Romy Schneider et Hervey Keitel.


L'âge d'or du Cinéma Français ?

Vous avez peut-être remarqué que la bannière du blog a de nouveau changé de visage après les fêtes. Et pour la première fois, j'ai intégré des repères chronologiques pour délimiter mon âge d'or du Cinéma Français : 1895-1983. La première date correspond, de manière classique, à l'invention du cinéma, avec la projection des trois petits films des frères Lumière le 28 décembre à Paris. Sur ce blog, peu de films des années 1890/1900/1910 évidemment, il s'agit plus d'une date symbolique. La seconde, plus précise, est à expliquer. Totalement subjective, 1983 correspond à la sortie de Papy fait de la résistance et à la mort de Louis de Funès (les deux étant liés car l'acteur comique devait incarner le fameux papy). Elle termine ainsi le règne de Funès sur le cinéma français et montre avec talent un passage de relais entre une ancienne génération et une nouvelle, en même temps qu'un regard neuf sur la Résistance, plus comique, après des années de glorification. Mon âge d'or du cinéma français est donc personnel, on s'en doute, je m'en étais déjà expliqué auparavant, et ne se limite pas aux décennies 1930/1940/1950. A ce jour, je n'ai jamais eu la moindre remarque à ce sujet, preuve que mes chers internautes ne semblent pas choqués !

"L'ASSASSIN CONNAIT LA MUSIQUE" (de Pierre Chenal, 1963)

En quelques mots : Lionel Fribourg est compositeur et a toute la peine du monde à terminer la symphonie qui doit lui apporter le succès. De son appartement bruyant en ville, il entend s'installer dans le charmant pavillon de banlieue de la jolie Agnès, qu'il a rencontré par hasard. Alors qu'ils doivent se marier, le père de la fiancée débarque et s'apprête à ruiner tous les efforts de Lionel, qui songe alors au pire pour s'en débarrasser.

L'assassin connait la musique est une charmante petite comédie réalisée par Pierre Chenal au début des années 1960, dont on reconnait facilement quelques caractéristiques - l'émancipation progressive de la jeunesse avec un personnage féminin (Sylvie Bréal) qui n'est pas sans comparaison avec la jeune Patricia des Tontons Flingueurs la même année, ou la fascination croissante pour la banlieue au détriment du centre ville. C'est d'ailleurs les bruits urbains qui gênent le compositeur incarné par Paul Meurisse, lequel n'hésite pas à tuer ou provoquer des accidents pour enfin habiter dans un pavillon où il sera au calme pour écrire sa musique. D'une histoire assez banale qui ne peut pas promettre à merveilles, Pierre Chenal livre une comédie volontairement désuette, bourrée de séquences décalées et fait sortir ses personnages de leurs chemins habituels : la magnifique Maria Schell caricature à l'extrême ses expressions de jolie idiote et compose une Agnès délicieusement nunuche - quant à Paul Meurisse, il n'est pas en reste avec une élégance au service de plusieurs scènes ridicules (les lunettes noires dès qu'il veut passer inaperçu).



Difficile de ne pas être conquis par cette comédie au scénario habilement écrit ; un régal de voix-off faussement sérieuses, de parodies de films d'espionnage ou d'aventure et d'auto-dérision (Il est acteur ? Il n'y a pas de sous-métier !). Il faut voir Paul Meurisse avec ses lunettes de soleil se faufiler dans une ruelle avec une discrétion de pacotille et cette sobriété de geste et d'expressions que j'avais souvent remarqué chez un célèbre acteur de théâtre qui se commet parfois dans des films d'espionnage - la caméra de Pierre Chenal s'adaptant aux situations avec exagération. Le plaisir est complété par une galerie de seconds rôles impeccables : Noël Roquevert en breton fou du marteau, Marcel Pérès en chauffeur nerveux, Fernand Guiot en commissaire et Jacques Dufilho spécialiste en criminologie qui ne se fait pas prier pour cabotiner.



Et pour vous mettre l'eau à la bouche, voici un petit extrait vidéo assez réjouissant et qui vous donnera l'intonation du film ; on y retrouve Paul Meurisse et Maria Schell en pleine discussion dans le fameux pavillon de toutes les convoitises !

samedi 5 janvier 2013

Bon anniversaire à ... Jean-Pierre Aumont (1911-2001)

Malgré une longue et solide filmographie, l'image de Jean-Pierre Aumont reste (une jolie) prisonnière des films de Marcel Carné où il fut l'inoubliable Billy le laitier dans le Drôle de drame (1937) et Pierre, l'amoureux mélancolique de Hôtel du Nord (1938). Sa filmographie des années 1930 est fournie : on le retrouve chez Anatole Litvak (L'équipage, 1935), Julien Duvivier (Marie Chapdeleine, 1934), Maurice Tourneur (Le voleur, 1934) ou dans l'adaptation de Chéri-Bibi par Léon Mathot (1938).



Jean-Pierre Aumont aurait fêté aujourd'hui ses 102 ans !

vendredi 4 janvier 2013

Bon anniversaire à ... Robert Lamoureux (1920-2011)



Auteur prolifique et humoriste dont les textes ne vieillissent pas tellement, Robert Lamoureux laisse une oeuvre de cinéma plus inégale. Romantique dans les années 1960 (Ravissante, La Brune que voilà), il s'adonne au comique militaire tombé un peu un désuétude depuis la fin de la guerre dans les années 1970 : outre Opération Lady Marlène (photo du tournage), il reste lié aux succès de Mais où est donc passée la 7ème compagnie ?, On a retrouvé la 7ème compagnie et La septième compagnie au clair de lune. Après Papa, maman, la bonne et moi (et sa suite), il fut un adorable Arsène Lupin chez Jacques Becker et Yves Robert, et un amusant Latude dans Si Paris nous était conté de Sacha Guitry.

Robert Lamoureux aurait fêté aujourd'hui ses 93 ans !

"LE CAPITAINE FRACASSE" (de Abel Gance, 1943)



En quelques mots : Héritier d'une prestigieuse famille, mais ruiné, le Baron de Sigognac se lamente dans son château qui tombe en ruines et songe à la mort. Lorsqu'une nuit, une troupe de comédiens débarque chez lui, il retrouve dans les yeux de la jolie Isabelle le sourire qu'il croyait perdu depuis longtemps. Il s'engage alors avec eux et remplace un comédien défunt en prenant le nom de Capitaine Fracasse.

Il y a beaucoup d'ambitions réunies dans cette nouvelle adaptation du célèbre roman éponyme de Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse : une volonté de fidélité aux écrits originaux tout en les adaptant aux goûts propres de l'auteur - notamment Cyrano de Bergerac de Edmond Rostand, le siècle de Louis XIII -, lequel entend pousser aux limites les thématiques de vie, de mort du roman pour en faire une oeuvre à la frontière du fantastique, ancrée dans une théâtralisation assumée et légitime. Abel Gance n'est pas un réalisateur de commande et tente, toujours assez difficilement, depuis les années 1920 de faire évoluer le cinéma français vers des nouvelles manières de le concevoir, quitte à renier des films ou à s'attribuer les faveurs de personnalités qu'il ne soutient pas (Pétain puis Franco après la guerre) pour trouver des fonds. De manière égoïste, et probablement mégalomane, Abel Gance ne désire que tourner et créer. Le Capitaine Fracasse que nous connaissons aujourd'hui n'est d'ailleurs pas le sien, qui durait près de trois heures et fut amputé par les producteurs pour être exploité en salle. On imagine alors l'étrange spectacle qu'aurait été une projection de la version originale, en pleine Occupation, entrecoupée toutes les vingt minutes par des alertes à la bombe ou des descentes de police. Le réalisateur mécontent tenta même de faire retirer son nom du générique, ce qui explique l'étonnante et unique attribution que l'on découvre sur les affiches d'époque : Vu et Entendu par Abel Gance en place d'un traditionnel Réalisé par ...

L'ouverture est frappante de noirceur : au fond du caveau familial, le châtelain ruiné crie à son domestique d'une voix d'outre tombe de refermer la dalle, cependant que le vent fait claquer les fenêtres, les portes, bruisser la nature déchaînée et tomber les tableaux du mur. Associés à une armure médiévale qui semble vivante, ces derniers ne sont pas de vieux souvenirs poussiéreux, leur chute montre à quel point ils sont vivants dans les lieux comme les esprits. Cette ambiance fantastique éblouissante et servie par le talent du chef opérateur Nicolas Hayer et du chef décorateur Henri Mahé se poursuit un temps avec l'arrivée théâtrale exagérée d'un comédien qui demande l'asile pour la nuit. Cette longue ouverture est un grand moment et il est permis de se demander si elle était initialement allongée. Toujours est-il que les moments suivants - une vingtaine de minutes environ - apparaissent plus froids et dénués de toute autre ambition que celle de divertir. La chanteuse et ses ritournelles sont mêmes pénibles, et ne peuvent être sauvées par une participation trop brève de seconds rôles sympathiques comme Roland Toutain, Pierre Labry, Alice Tissot ou le jeune Jacques François dans un de ses premiers rôles à l'écran.



Véritable moment de bravoure cinématographique et littéraire, le premier duel entre le baron de Sigognac et le duc de Vallombreuse est absolument magnifique. Dans un délicieux délire verbal en rimes, à la manière de la leçon infligée par Cyrano de Bergerac à Valvert, Fernand Gravey - impressionnant de charisme en baron-comédien - et Jean Weber ferraillent à rendre fou de joie tout amateur de cape et d'épée. Abel Gance s'offre même le luxe d'une référence au Bossu de Paul Féval avec une leçon d'escrime en plusieurs points, dont on ne connaît le dénouement qu'au milieu de la séquence suivante, une impressionnante représentation théâtrale qui exigea des dépassements d'horaires lors du tournage. L'ampleur du décor (en studio), des figurants et de l'action sont conjuguées à une réflexion où l'auteur ne distingue plus la vie du théâtre.

Cette thématique est centrale, dès lors que les acteurs du film surjouent de la même façon les scènes de théâtre comme les scènes de vie, faisant du Capitaine Fracasse une petite comédie humaine en même temps qu'une déclaration d'amour à la vie d'artiste, entre privation, itinérance et bonheurs (des spectateurs plus attirés vers le classicisme Hunebellien n'y prendront surement aucun plaisir). On se demande même si la vie telle qu'elle doit être - rangée, ordonnée - n'est pas une clownerie plus redoutable que les pitreries d'une bande de comédiens ; ainsi le Baron retrouvé dans son luxe demande-t-il à son fidèle serviteur, qui s'orne des vêtements traditionnels de la famille, Qu'est-ce que c'est que ce déguisement Pierre ?, lui-même qui paraît aussi déguisé que lorsqu'il arpentait la scène.



Dès lors, les rebondissements narratifs liés aux origines de Isabelle ou à ses amours très convenus avec le beau Baron de Sigognac paraissent bien fades et ennuyeux dans ce film complexe, dense, ambitieux au point d'éclipser sa trame originelle. C'est bien là l'oeuvre d'un grand auteur, et une sorte de chef d'oeuvre du cinéma français. La dernière phrase du film, Entre le théâtre et la vie, j'ai choisi, semble taillée sur mesure ; Abel Gance ne tourna plus un film avant une dizaine d'années, malgré le succès public du Capitaine Fracasse.

jeudi 3 janvier 2013

Erich von Stroheim (1885-1957) : l'excentrique crépusculaire



Les motivations qui poussèrent Erich von Stroheim, né en 1885 dans la capitale de l'empire austro-hongrois, à partir aux Etats-Unis ne sont pas avérées. Toujours est-il qu'il participa comme d'autres à l'émergence de l'industrie hollywoodienne, inscrivant son physique atypique chez Griffith (Naissance d'une nation, 1915 ; Intolérance, 1916) puis dans des productions de propagande avec le rôle de l'allemand de service.

Si les débuts en France de Erich von Stroheim appartiennent à la légende, Pascal Mérigeau a récemment tenté d'y apporter un peu de vérité (1). En 1936, il est prévu pour Jean Renoir et son scénariste Charles Spaak que l'officier allemand de La Grande Illusion soit interprété par Pierre Renoir, décision qui change à l'initiative du directeur de production qui a eu vent de l'étrange comportement de Erich von Stroheim sur le tournage de Marthe Richard au service de la France (R. Bernard, 1936), lequel buvait quantité de whisky et exigeait de se faire offrir tous les matins une paire de gants frais. Stroheim, qui venait de mettre fin à une carrière importante à Hollywood était un des maîtres de Jean Renoir et celui-ci fut particulièrement ému de le rencontrer puis de le diriger. L'acteur s'impliqua, on le sait par plusieurs sources, dans l'élaboration de son personnage et il semblerait qu'il soit responsable, avec le réalisateur, de la décision de faire des deux officiers allemands du film un seul et même personnage. Parce qu'il était constamment entouré de femmes à son service et méticuleux sur les costumes, la légende est née qu'il se serait présenté tous les matins de tournage, même quand il n'avait rien à y faire, habillé de pied en cape - ce qui est probablement faux. En revanche, il remit une liste d'accessoires qu'il voulait voir figurer dans son appartement (trois pages de notes où l'on trouvait des cravaches, des gants blancs, des photographies de blondes, les Mémoires de Casanova ...), éléments repérables dans le film, même si l'idée du géranium ne vient pas de lui. Ses anecdotes révélatrices sont parlantes sur la manière dont Erich von Stroheim imposa son personnage à l'écran et dans la vie. Metteur en scène visionnaire mais incompris aux Etats-Unis, il tenta d'obtenir des prostituées dans la scène du mess des officiers, ce que refusa Jean Renoir, freinant là l'implication de son acteur. Il faut dire que le risque que Stroheim pousse son personnage à la caricature n'était pas illusoire.



Son film français suivant en donne la démonstration - Mademoiselle Docteur, bien que mis en scène par Edmond T. Gréville est tourné en Angleterre. Dans L'alibi (1937), Erich von Stroheim incarne un célèbre télépathe de cabaret qui assassine un ancien rival américain. Film d'acteurs, au milieu de Louis Jouvet, Albert Préjean et Jany Holt, il impressionne de charisme avec sa froideur et son lent débit de parole, mais ne se refuse aucune excentricité : à Marcel Achard, le scénariste, il impose une scène où il est costumé en moine et une autre dans laquelle, allongé dans un bain, il se fait couper les ongles des pieds par un domestique. Le résultat est surprenant et attire toutes les attentions sur son personnage, quitte à faire passer Préjean et Jouvet pour des comparses un peu fades ! Pourtant, Stroheim ne se refuse aucun cabotinage, d'un énorme clin d'oeil à la caméra jusqu'à sa mort devant une loge d'artiste, dont on ne peut que sourire !

En 1938, il incarne un chinois dans Les pirates du rail, de Christian-Jaque, face à Charles Vanel et Suzy Prim ... sans changer sa façon de parler. D'aucun diront que Sean Connery n'a jamais fait autre chose dans sa carrière, avec succès, mais je préfère encore le maquillage de Akim Tamiroff dans Le général est mort à l'aube (L. Milestone, 1936) ! Il tourne la même année pas moins de quatre autres films, dont L'affaire Lafarge (Pierre Chenal), Ultimatum (Robert Wiene), Gibraltar (Fedor Ozep) et Les Disparus de Saint-Agil, à nouveau avec le réalisateur Christian-Jaque. Ce dernier film est probablement le plus connu de sa filmographie, avec La Grande Illusion, et jouit encore aujourd'hui d'une excellente réputation. Si celle-ci est, à mon sens, bien discutable, la prestation de Erich von Stroheim est à reconsidérer. Face à l'imposant Michel Simon et aux excellents seconds rôles que sont Robert Le Vigan, Aimé Clariond et Pierre Labry, il fait presque dans la sobriété. Son personnage de professeur aux airs sévères lui va comme un gant et sa retenue lui enlèvent pour un temps son excentricité pour dévoiler un peu plus le caractère dramatique de son personnage - autre trait important et quasi constant dans sa carrière.

Avec des cheveux, Erich von Stroheim préfère laisser son personnage caricaturé par les autres (Vraiment ce Monsieur n'a pas une tête très sympathique !) et se contente d'apparitions neutres, presque dans une position de rejeté. Adoubé par les enfants, tel le Merlusse de Marcel Pagnol, il ose sa seule note d'humour dans un plan final où il se prosterne devant un squelette.



Le crépuscule arrive un peu plus en 1939 quand l'Europe, terre natale et d'asile de Erich von Stroheim, semble prête à s'embraser à nouveau. Réfugié autrichien dans Menaces de Edmond T. Gréville, il est défiguré et beaucoup plus simple qu'à l'accoutumée. Curieusement, c'est à cet instant de sa carrière qu'il s'apprête à jouer les aventuriers : dans Tempête sur Paris (D. Bernard-Deschamps) d'abord, adapté de Balzac, puis pour Jean Delannoy, dans Macao, l'enfer du jeu où il retrouve Mireille Balin et succombe à ses charmes. Toujours avec talent, il renoue là avec son excentricité laconique - s'attachant aux costumes et aux détails - mais dépeint sans fards un homme rongé par l'angoisse d'une fin possible, comme un bout de course épuisant. Certaines scènes sont poignantes, d'autres amusantes, comme lorsqu'il enguirlande un employé de son yacht parce qu'il n'a pas mis ses fameux gants blancs ... On ne change pas ! Censuré par l'Allemagne nazie, Stroheim est contraint de retourner aux Etats-Unis et toutes ses séquences sont retournées par ... Pierre Renoir, l'acteur qui aurait dû incarner le Capitaine Rauffenstein quelques années plus tôt !

A Hollywood, Erich von Stroheim continue de travailler pour de grands metteurs en scène : Lewis Milestone, John Cromwell ou Billy Wilder à qui il confie le secret de sa manière si particulière de s'exprimer dans les films : Pour rester le plus longtemps possible à l'écran ! Difficile d'authentifier ces dires, pourtant ils correspondent si bien au personnage ! Evidemment, c'est ce même metteur en scène qui offre à Stroheim son dernier grand rôle. Dans Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard, 1950), il est le domestique fidèle d'une ancienne star du cinéma muet oubliée de tous (Gloria Swanson), lui-même ancien réalisateur de ses plus grands succès - deux rôles évidemment autobiographiques pour un chef d'oeuvre intemporel du cinéma américain.

La carrière de Stroheim après-guerre se déroule essentiellement en France et il retrouve Pierre Chenal dès 1945 pour La foire aux chimères, avec Madeleine Sologne. Dans ce film comme dans Portrait d'un assassin (Bernard-Roland, 1949), il est à nouveau handicapé et dans une composition dramatique. Sa présence seule à l'écran permet d'imposer une ambiance sombre et mystérieuse, à laquelle le comédien n'a qu'à apporter sa voix caverneuse et ses regards énigmatiques. On le retrouve encore en prédicateur fou dans Minuit quai de Bercy (Christian Stengel, 1951), dans Alerte au Sud (Jean Devaivre, 1953) puis en Ludwig van Beethoven dans le Napoléon de Sacha Guitry. Il offre son dernier rôle à Henri Diamant-Berger, pionnier du cinéma muet en France et exilé comme lui pendant la guerre. Il meurt dans les Yvelines en 1957.

L’œil, le sourcil et la voix du maître

Vous avez dit comique ? Erich von Stroheim, loin de se prendre au sérieux, abusa largement des mimiques du personnage qu'il s'était créé, et en observant son unique visage, toutes les scènes peuvent prendre selon les goûts une saveur différente. Modèle du genre, alors qu'il reçoit Pierre Fresnay et Jean Gabin dans sa forteresse d'où l'on ne peut s'enfuir, Stroheim/Rauffenstein énumère doucement les différentes évasions de ses nouveaux prisonniers. D'une simple liste de faits plus ou moins comiques, il enchaîne des détails d'expressions avec ses lèvres et ses sourcils, réduisant à néant les explications souriantes de Fresnay et Gabin. Pas étonnant dès lors que ce dernier s'exclame le soir de l'avant-première, énervé, Il n'y en a que pour le Schleuh ! Stroheim, à mesure qu'il parle - dans l’égout, dans une corbeille à linge - admirez la manière dont son sourcil gauche réagit à ce qu'il découvre. Le petit sourire qu'il arbore après la réaction de Fresnay n'est pas anodine, il s'agit de son égal aristocratique. Avec Gabin, c'est une autre paire de manches et un bijou de subtilité. Après la liste - déguisé en soldat allemand, déguisé ... en femme ... c'est drôle, c'est très drôle ! - le lieutenant Maréchal s'amuse : Un sous-officier m'a réellement pris pour une femme, et je n'aime pas du tout ça ! et le capitaine Rauffenstein nous amuse : Vraiment ? et hausse son sourcil gauche avant d'esquisser un sourire qu'il ne veut pas assumer, rang oblige. Le tout dans une parfaite immobilité et avec une constance dans l'intonation de sa voix venue d'outre-tombe !

Une partie du jeu d'acteur de Stroheim est là, dans une habile combinaison de l'oeil - pétillant -, du sourcil - incrédule - et de la voix - basse, calme, inquiétante. Ils ne sont pas nombreux à pouvoir faire sourire en ne bougeant qu'un sourcil et il faut reconnaît à l'acteur cet incroyable potentiel. Chacun de ses films peut ainsi se redécouvrir autrement !









(1) : Pascal Mérigeau, Jean Renoir, Paris, Flammarion, 2012, 1104 p.

Les plus belles affiches du cinéma français : "L'assassin a peur la nuit" (de Jean Delannoy, 1942)


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