mercredi 1 août 2012

Jean Lefebvre : "Pourquoi ça n'arrive qu'à moi ?"

Je suis un grand amateur de biographies et d'autobiographies d'acteurs ou actrices, et c'est avec joie que j'avais découvert, il y a quelques mois maintenant, chez un bouquiniste, ce petit livre écrit de la main de Jean Lefebvre (1919-2004). Rien de tout à fait fondamental, mais quel plaisir de lire les anecdotes et les turpitudes de vie de celui qui fut un comique très populaire en son temps, et qui demeure dans la mémoire populaire grâce à quelques rôles passés à la postérité : Fougasse dans la série du Gendarme, le soldat Pitivier de la Septième Compagnie ou Paul Volfoni des Tontons flingueurs.

Et pourtant, de cinéma, il n'en que peu question dans ce livre où l'acteur entend plutôt nous raconter sa vie personnelle, celle que l'on ne connait pas, ou peu. C'est d'abord des femmes, très importantes, de sa mère à ses épouses, mères de ses nombreux enfants. Lefebvre écrit chapitre après chapitre ses bonheurs et des chagrins, avec un peu trop d'intérêt à mon goût - ses déboires amoureux sont très banals et peu influents sur sa carrière, on s'en fatigue vite (reste sa relation avec son fils, émouvante).


Heureusement, cette vie bien remplie ne se limite pas à ces histoires de cœur, et Jean Lefebvre prend plaisir à se souvenir de ses tranches de vie dignes d'un film - comme lorsqu'il fut arrêté par les allemands pendant la guerre, enfermé dans un camp et condamné au poteau d'exécution avant d'être sauvé in extremis par un contre-ordre -, ou d'anecdotes sur les gens du métier (sur ses copains joueurs, comme Darry Cowl).

Dans La bonne occase (1965) avec Michel Serrault et Jean Poiret

Curieusement, Jean Lefebvre ne s'étale pas sur ses expériences cinématographiques, privilégiant plutôt le théâtre et le cabaret, ses vraies passions, celles où le public est là tous les soirs. Pourtant, quelques détails montrent son attachement au grand écran, et à ses maîtres, comme lorsqu'il traversa la France en voiture, de nuit, pour tourner quelques secondes avec Henri-Georges Clouzot (un ami à qui il s'amusait à jouer des tours).

La dernière partie du livre, très intéressante, est consacrée à ses souvenirs sur quelques grands noms du cinéma français (Gabin, Bourvil, Brasseur ...). Il s'y explique notamment sur sa relation houleuse avec Louis de Funès (qu'il avait accusé publiquement de l'avoir coupé au montage dans Le gendarme en ballade), et montre à cette occasion une grande humanité et une gentillesse qui étaient les caractéristiques de ceux qui voulaient le décrire.

Extrait :
Je n'ai revu de Funès qu'une fois, des années plus tard, dans un cocktail. Il était là, avec sa femme, et il m'observait de loin, sans rien dire. Je suis allé vers lui et je l'ai obligé à me saluer. Sa femme, elle, a refusé de me tendre la main. Alors j'ai forcé l'explication, car il me semblait qu'il fallait régler ce problème une fois pour toutes.
- Écoute, Louis, tu es dans le métier depuis assez longtemps maintenant pour comprendre ce que j'ai à te dire. Lorsque je t'ai attaqué publiquement, j'étais fou de colère. Je commençais à avoir un petit nom et en me supprimant arbitrairement mes scènes, tu m'as fait du tort. Tu sais combien il est difficile de se faire connaître dans ce métier. [...] Il me semble que la moindre des choses aurait été de m'en avertir, d'avoir le courage de me prévenir. [...]
De Funès a gardé le silence pendant quelques instants, puis il s'est levé.
- Tu as raison, m'a-t-il dit.
Et il s'est retourné vers sa femme.
- Embrasse-le ...
Alors, enfin, elle m'a tendu la main et je me suis rendu compte que c'était un homme qui reconnaissait ses torts.

Pour aller plus loin :
* Jean Lefebvre, Pourquoi ça n'arrive qu'à moi ?, Paris, Éditions J'ai Lu, 1992 (édition originale chez Michel Lafon, 1984).

4 commentaires:

Sophielit a dit…

Très intéressant ! Je connaissais cette histoire avec de Funès. Lefebvre raconte-t-il quand (et comment) ils se sont rencontrés ? Je n'arrive pas à savoir si c'était vers 1950, via la troupe des Branquignols, ou plus tôt...

JM a dit…

Jean Lefebvre écrit précisément : "J'ai connu Louis de Funès alors qu'il était encore pianiste de bar." Donc très tôt, dès les années 1930/1940.

Sophielit a dit…

Merci pour la précision !

Al Capitaine a dit…

Le passage de ton billet à propos de Louis de Funès est très passionnant. Tu m'en avais déjà parlé, mais je trouve cela très poignant...

Je respecte vraiment Jean Lefebvre...

Merci JM pour cet article intéressant !

Bon dimanche.

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