Jérôme Cahuzac, éphémère ministre du Budget, vient donc de tomber en disgrâce et d'être remplacé sur le champs dans ses fonctions. Cela ne vous rappelle rien ? Il y a quelques décennies déjà, Don Salluste, ministre incorruptible et adoré de son peuple, était injustement révoqué de la Cour du Roi d'Espagne. On se souvient tous, avec émotion, de l'instant où il apprit la triste réalité.
Extrait audio : "Qu'est-ce que j'ai fait ?!"
Certes, les choses se passent plus calmement aujourd'hui pour les ministres de la République et Mediapart a remplacé les enfants illégitimes, mais la folie des grandeurs est intacte ! A cette différence que les barbaresques ont les plus parfums plus chocolatés de la Suisse. Les époques passent, les méthodes restent. Et les répliques de garder leurs effets ...
Qu'est-ce que je vais devenir ? Je suis ministre, je ne sais rien faire !
J'ai déjà eu l'occasion de parler longuement du chef d'oeuvre qu'est, à mon sens, Le Capitaine Fracasse de Abel Gance, réalisé en pleine Occupation, avec Fernand Gravey dans le rôle titre - et de sa fameuse scène de duel, inspiré dans le verbe par Cyrano de Bergerac de Edmond Rostand.
Le baron de Sigognac (F. Gravey) est amoureux d'une jolie femme ; hélas pour lui, il n'est pas le seul : le puissant duc de Vallombreuse (J. Weber) courtise aussi la belle Isabelle. Les deux hommes décident donc, en bons gentilshommes, de régler cette question par un duel - pourtant interdit par ordonnance royale. Dans un cimetière, magnifiquement éclairé par Nicolas Hayer, le spectateur assiste alors à une véritable joute verbale, très influencée par le panache de Cyrano de Bergerac (auquel il est fait référence), chorégraphiée comme un vrai duel de cape et d'épée. Un régal que je vous propose d'écouter sur ce blog, à défaut de pouvoir vous proposer la vidéo.
Extrait audio : "J'ai peur d'être en retard à mon enterrement !"
La partition de Arthur Honegger joue beaucoup pour la réussite de cette séquence, qu'on peut trouver un peu exagérée dans son déroulement, peut-être même dans l'intonation très théâtrale de Fernand Gravey. Il faut replacer ce duel dans le temps long du film, filmé entièrement comme la propre mise en scène de la vie d'un baron ruiné devenu comédien. Ainsi cette séquence a des accents oniriques, presque fantastiques, à l'instar d'une partie du film. C'est aussi un formidable hommage à la littérature de cape et d'épée - à Rostand, mais aussi à Paul Féval, la leçon d'escrime en plusieurs points n'étant pas sans rappeler Le Bossu.
Un petit article sur Jean-Pierre Aumont a suscité des remarques auxquelles je m'attendais un peu depuis longtemps. Pourquoi ce blog n'évoque-t-il jamais la Nouvelle Vague ? Parce qu'il est subjectif et que j'en reste le seul auteur jusqu'à présent. En d'autres termes, je déteste ce courant cinématographique et à peu près tous les réalisateurs qui s'en rapprochent - exceptions peuvent être faites pour Claude Chabrol ou François Truffaut, critiques mais continuateurs différents d'une certaine qualité française.
Alors que faire de ce cinéma français bien présent, important aux yeux de beaucoup, mais qui ne trouvera jamais sa place sur ce blog ? Les oubliettes ? Je n'ai jamais été très médiéviste. La prison ? On trouvera bien quelqu'un pour faire un Trou et s'enfuir ! La torture ? Le supplice imposé à mon ami Fernandel dans François Ier est trop cruel à mes yeux. La classification Nanar ? Elle ne convient certainement pas et je ne veux pas me mettre l'Association de Ceux qui Pensent que A Bout de Souffle est un Chef-d'oeuvre à dos. Alors Thierry Lhermitte me souffle une excellente idée. J'enverrai ce cinéma que je déteste sur le Front de l'Est ... peut-être pire ! Disons un terminus des prétentieux, en plus froid.
Extrait audio : "Il va y avoir de la mutation sur le Front de l'Est !"
Dès lors cette nouvelle catégorie parlera des courants, acteurs, actrices, metteurs en scène dont je ne peux pas parler objectivement. Et pour plus de confort, un petit bandeau comme celui ci-dessous vous indiquera que vous êtes sur le Front de l'Est et qu'il ne faut pas y rester trop longtemps ...
C'est un immense plaisir pour moi de célébrer aujourd'hui l'anniversaire de la grande Suzy Delair, qui fête, en même temps que le réveillon de la nouvelle année, ses 96 ans ! Rendez vous compte, je n'étais pas encore né qu'elle avait déjà déserté les plateaux de tournage - son dernier rôle marquant est à retrouver dans Les aventures de Rabbi Jacob (1973) et sa dernière apparition à la télévision date de 1987. Et pourtant, qu'on l'aime Suzy Delair, avec sa gouaille inimitable, ses jolies gambettes et son air espiègle, toujours prête à mener ces messieurs à la baguette d'une réplique bien sentie. Moi j'ai mon talent dans l'masque, pas dans les fesses déclarait-elle à un producteur dans L'assassin habite au 21 (1942) - de quoi affirmer pour plusieurs années un personnage à qui on ne la fait pas, idéal dès lors qu'il s'agit de jouer les matrones (Le couturier de ces dames, Les aventures de Rabbi Jacob), les garces (Gervaise), les fouineuses (Le dernier des six) ou les amoureuses de caractère (Quai des orfèvres, Pattes Blanches, Copie conforme).
C'est peut-être son tempérament à l'écran qui empêcha Suzy Delair d'accéder à plus de rôles à la hauteur de son talent et d'inscrire son nom à d'autres grands films dans la seconde partie de sa carrière - peut-être le poids de Clouzot aussi, peut-être sa propre volonté. Toujours est-il qu'elle n'a jamais publié de mémoires ou de livre de souvenirs, tout juste quelques interviews filmées. Et malgré un hommage à la Cinémathèque, certains continuent de la croire envolée ailleurs, avec les légendes du cinéma français. De légende, elle est une des dernières encore vivantes et c'est une joie de le rappeler aujourd'hui. Bon anniversaire Suzy !
Pour tous les amateurs qui se plaisent à écouter la jolie voix de Suzy Delair, cette très sympathique chanson moins connue que son fameux Tra-la-la où l'actrice-chanteuse s'amuse avec ses musiciens, à la manière d'un Fernandel. Dernier cadeau, tout en légèreté, avant 2013 !
En quelques mots : Lorsque Augusta revient vivre chez son père, tout près du Mont Saint-Michel, sa première visite est pour son frère, au cimetière. Disparu en mer, elle veut absolument percer le mystère qui entoure sa mort prématurée. Mais entre son vieux père têtu et son frère infirme, elle se heurte au silence.
Le hasard fait décidément bien les choses puisque je continue d'explorer, après le Du Guesclin de Bernard de Latour (1949), les adaptations cinématographiques de l'oeuvre de l'écrivain Roger Vercel. La même année, c'est donc Henri Calef qui adapte la nouvelle Lames Sourdes pour en faire Les eaux troubles avec Ginette Leclerc dans un de ses premiers bons films d'après guerre et Édouard Delmont en patriarche aux vieilles méthodes d'éducation. Le réalisateur, que j'apprécie beaucoup, poursuit ici son observation de la vie des travailleurs des côtes, deux ans après La maison sous la mer qui décrivait le quotidien difficile des mineurs de Flamanville. Il déclara même que c'était, sur «le plan de l'expression purement cinématographique », son meilleur film autant qu'un « exercice de style ». Si le premier point est discutable malgré d'incontestables qualités dans les cadrages et la photographie (par Roger Dormoy), force est de constater que certains plans ne ressemblent pas à du Henri Calef mais lorgnent plutôt du côté des expressionnistes, voire des surréalistes - avec la captivante scène, quasi onirique, du fils attaché au poteau comme un condamné errant avec son père dans un brouillard sans fin. Le silence des Hommes est ici comblé par les bruits naturels et glaçants de l'environnement et par une musique artificielle un peu languissante sur les bords, et est l'objet de toute la quête de Ginette Leclerc qui cherche à le briser pour connaître la vérité. En cela, Les eaux troubles, reste un très beau film sur les archaïsmes sociétaux de l'immédiate après-guerre qui persistent encore, notamment à la campagne, pendant plusieurs décennies.
Si elle est traitée de garce par une habitante du village, Ginette Leclerc ne l'est pas dans ce film et s'offre un beau personnage de femme, brisée par la disparition d'un frère, sans fards ni beauté. Elle apparaît laide dans plusieurs plans, ce qui ne va pas forcément de soi pour une actrice quoiqu'on en dise, et sert de prétexte à découvrir les plaies qui rongent encore la famille tiraillée entre un vieux père bourru, un frère (Mouloudji) qui n'a plus qu'un seul bras et qui hésite entre l'avenir radieux d'une femme et l'incertitude d'un petit caïd provincial (André Valmy). Les raisons de la mort du jeune frère ne sont pas ce qu'il y a de plus intéressant dans le film mais sont essentielles pour que le vieux Edouard Delmont se livre enfin, raconte son histoire et assume son passé. On pourra trouver un certain classicisme à cette histoire assez brève (1h20) mais son traitement impeccable, inscrit dans l'ambiance si particulière de la baie du Mont Saint-Michel, achève de me convaincre de sa supériorité dans le genre.
Drame familial s'il en est, Les eaux troubles ressemble plus à un film de Ingmar Bergman dans le traitement psychologique de ses personnages et dans la beauté de ses extérieurs. Je vous propose un petit extrait audio entre Delmont et Mouloudji qui vous donnera, je l'espère, envie de découvrir ce film !
Extrait audio : "J'avais de l'eau jusqu'aux chevilles, je suis pas un héros moi !"
En quelques mots : Alors qu'elle va porter son linge chez une cliente, la jolie Marie se voit souhaiter "Bonne chance" par un peintre bohème. Convaincue, elle achète un billet de loterie et gagne un gros lot qu'elle entend bien partager avec son ami porte-bonheur. Celui-ci lui propose de faire un voyage d'une dizaines de jours et de dépenser sa part, soit près d'un million de francs. Fiancée, elle accepte pourtant de le suivre.
Bonne chance ! est la première fiction originale écrite par Sacha Guitry pour le cinéma et témoigne de la manière unique qu'avait le fameux auteur de concevoir le divertissement sur grand écran, une farandole de plaisirs égoïstes qui ravissent tous les spectateurs. Guitry est libre devant et derrière la caméra et son film regorge de cette sensation rare de liberté artistique : sur un fond noir on entend Pauline Carton déclarer "Bonne chance !", Guitry s'arrête au coin d'une rue et voyant qu'elle porte le nom d'Albert Willemetz (l'un des plus fameux paroliers de Maurice Chevalier notamment !) il s'exclame "Ah ? Déjà !" ou se délecte à déclarer lors d'un repas "Ce qu'il y a d'embêtant avec les bateaux, c'est que la sauce des asperges ne reste jamais où on la met !". Sacha Guitry dialogue ce film de 75 minutes avec bonheur et nous offre une petite pépite qui se déguste comme une sucrerie. Son immense talent d'auteur comique se retrouve dans une des meilleures scènes du film, celle du repas, que je vous propose d'écouter ici, où les trois personnages se livrent à une joute verbale parfaitement improbable mais magnifique ! A l'image du film, Guitry accumule des scènes inutiles à l'histoire juste pour le plaisir de les tourner.
On image sans mal que Sacha Guitry s'est plu à écrire cette petite comédie romantique pour sa compagne de l'époque, la jolie Jacqueline Delubac, qu'il courtise tout au long du film en jouant de sa différence d'âge, sans se soucier d'une trame scénaristique très faible et d'une mise en scène approximative. Toutes ces faiblesses importent heureusement peu face à la bonne humeur ambiante et à la finesse des mots !
Extrait audio : "Poulet cocotte ? Mais oui coco !"
En quelques mots : Philippe de Gonzague, qui convoite la femme et la fortune de son cousin le Duc de Nevers, échafaude un plan pour l'assassiner, lui et sa fille. Hélas, sa machination échoue quand un jeune fougueux du nom de Lagardère s'interpose et disparaît avec l'enfant, jurant de venger l'honneur de Nevers. Quelques années plus tard, il revient à Paris et dissimule son identité sous les traits d'un bossu.
Moins connue que la célèbre adaptation du roman de Paul Féval par André Hunebelle, avec Jean Marais dans le rôle du Bossu, ce film tourné en 1944 ne manque pas de panache et d'intérêt pour égaler son successeur. Avec l'arrivée tonitruante de Pierre Blanchar en chevalier de Lagardère, voulant ferrailler pour l'honneur contre le Duc de Nevers, on se délecte de découvrir une version beaucoup plus difficile à trouver sur nos écrans ! Sous la houlette du réalisateur Jean Delannoy en forme (de l'idée dans la mise en scène et un magnifique plan séquence dans les rues de Paris) revivent des personnages que nous connaissons tous : Nevers et sa botte criant sa devise "J'y suis !" à qui veut l'entendre avant de mourir d'un coup porté entre les yeux, sa fille adorée objet de tous les enjeux entre un Gonzague fripouille et une veuve inconsolable, le tout sous les yeux du Régent Philippe d'Orléans et du banquier John Law pour qui on organise une somptueuse fête à la mode américaine ! Lagardère ferait même presque figure de comparse au milieu de cette ébullition de personnages - très amusants Cocardasse et Passepoil - si on ne le retrouvait pas sous les traits d'un vieux bossu à l'accent de la campagne.
Tout l'intérêt du film se porte donc sur Pierre Blanchar toujours prêt à mettre la main à l'épée dès que son honneur est en jeu, quitte à cabotiner un peu dans un rôle qui lui sied pourtant bien, et sur Paul Bernard en prince de Gonzague fourbe à souhait, Louvigny et Caccia assurant les faire-valoir comiques de l'histoire. On pourra toujours trouver à redire sur plusieurs séquences un peu longuettes ou sur des décors peints un peu trop voyants - époque oblige - sans qu'ils ne rappellent pour autant en permanence que ce film est réalisé sous l'Occupation avec des moyens probablement rudimentaires !
Extrait audio : "Si tu ne viens pas à Lagardère ..."
Pierre Blanchar excelle en gentilhomme prêt à faire montre de panache à quiconque le défierait et je ne peux que conseiller aux amateurs du roman-feuilleton, ou même des films, de jeter un œil à cette version tout aussi réjouissante ! J'ai réussi à trouver ce film grâce à une collection des Éditions Atlas (Les plus grands films de cape et d'épée), facilement trouvable sur internet. A vos épées, mes seigneurs !
Pour compléter mon article sur le cinéma français et la Première Guerre Mondiale, je ne résiste pas à l'envie de vous proposer deux extraits audio de La Grande Illusion de Jean Renoir (1937), où Jean Gabin évoque par deux fois la fin de la guerre. A chaque fois, la même réponse : "Tu te fais des illusions".
Extrait audio : "La guerre sera finie avant ..."
Extrait audio : "... en espérant que c'est la dernière !"
J'en parlais dans l'article précédent consacré au film Entre onze heures et minuit, je ne me lasserai jamais d'entendre Louis Jouvet déclamer des répliques cinglantes, souvent signées par Henri Jeanson. Dans le début de ce très bon film policier, on l'entend questionner sans ménagement une jeune secrétaire d'avocat. Je vous propose de redécouvrir ce petit extrait audio très amusant.
Extrait audio : "Vous m'avez l'air d'un drôle de cheval vous !"
En quelques mots : Une jeune fille nommée Cécile harcèle littéralement le commissaire Maigret, toujours avec la même histoire à coucher dehors : toutes les nuits, un homme entrerait chez elle sans rien y voler. Le policier ne la prend pas au sérieux, d'autant qu'il est appelé sur les lieux d'un crime particulièrement sordide où une jeune femme a été décapitée. Le lendemain, Cécile est retrouvée morte.
Les aventures du commissaire Maigret furent beaucoup adaptées au cinéma sous l'Occupation, et Albert Préjean endosse une deuxième fois le costume du célèbre commissaire de Simenon, après Picpus (1942) et avant Les caves du Majestic la même année. Les amateurs spécialistes de l'écrivain et de son personnage le plus célèbre sont probablement très durs quand il s'agit d'évoquer la meilleure composition de Jules Maigret à l'écran, n'étant pas de ceux-là je peux me permettre de dire que j'ai trouvé Albert Préjean tout à fait efficace dans ce rôle, qui lui sied très bien, et qu'il endosse avec classe et autorité.
Le scénario de Cécile est morte, adapté par Jean-Paul Le Chanois, est étrangement simple, pour ne pas dire simpliste (peut-être le roman est-il ainsi) et il est d'autant plus surprenant de voir à quelle vitesse le film est mené. Peut-on faire plus efficace en terme de narration que ces séquences qui s'enchainent en à peine 1h20 ? Le contexte de production aidant peut-être, cette intrigue intéressante au départ montre vite ses limites car on imagine assez rapidement qui est le coupable, et l'expédition à La Rochelle - formidable occasion de voir Albert Préjean faire du tandem ! - paraît presque superflue. Heureusement, cette histoire est agrémentée de plusieurs personnages secondaires parfaits : André Gabriello en adjoint de Maigret, très drôle dans sa manière rapide de s'exprimer, Luce Fabiole en concierge qui termine toutes ses phrases par "Sauf votre respect" ou encore Yves Deniaud en cousin qui veut le magot. Jean Brochard, impeccable, campe l'individu un peu suspect, au rôle très important dans l'histoire, avec tout le talent qu'on lui connaît.
Cécile est morte est aussi un des derniers films réalisés par Maurice Tourneur, que j'évoque régulièrement sur ce blog avec beaucoup d'admiration. Deux ans après La main du diable (1942), il est un peu décevant de voir que la mise en scène fait plus penser à celle d'un honnête artisan que d'un auteur. On sait que le metteur en scène connu quelques problèmes personnels pendant la guerre, ce qui peut, peut-être, expliquer cette faiblesse. Toutefois, on peut retrouver un certain sens du cadre, une photographie très soignée et une tendance à expédier très rapidement ses fins de films - celle-ci est remarquable dans le genre !
Voici, pour le plaisir, un petit extrait audio d'une scène entre Albert Préjean et Charles Blavette, acteur marseillais qui n'est pas sans ressemblance physique et vocale avec ... Patrick Bosso !
Extrait audio : "Et si je vous foutais ma main sur la gueule, vieille chèvre ?"
En quelques mots : Une jeune femme, propriétaire d'une boutique de chaussures, est enlevée et interrogée violemment. Sa mère, une ancienne femme de gangster, qui possède encore un petit réseau d'informateurs, fait entrer ses filles dans la confidence et voici que les trois belles se décident à affronter la pègre parisienne.
C'est Raoul André, spécialiste du nanar (La polka des menottes, Le bourgeois gentil mec, Mission spéciale à Caracas) qui signe cette farce policière, où l'on retrouve pourtant un joli casting, composé des jolies Dominique Wilms, Claudine Dupuis et Louis Carletti en sœurs, filles de Suzy Prim, que l'on retrouve dans un rôle de vieille affranchie, étrangement ressemblante à la Françoise Rosay de Faut pas prendre les enfants du bon Dieu... (1969) de Michel Audiard. Autour d'eux, quelques acteurs sympathiques tels que Jean Gaven en écrivain spécialiste du Milieu, René Havard qui se fait torturer au tisonnier et Louis de Funès en barman gangster, très drôle par moments.
Le film n'a pas beaucoup d'autre intérêt que de divertir gentiment un spectateur qui sait très bien à quoi s'attendre : des dialogues au rabais, des cascades hilarantes (le gangster qui tombe dans une baignoire au début, remarquable) et des gags faciles. Pourtant, contre toute attente, on se laisse prendre par cette petite histoire, grâce au charme des trois comédiennes qui s'évertuent à parler avec l'argot des voyous - quelques scènes sont d'ailleurs amusantes à ce petit jeu -, et grâce à Suzy Prim, étonnante, voire déconcertante, dans son rôle de "Maman Gangster". Rien de bien passionnant mais une petite comédie pas désagréable à voir.
Je vous propose d'écouter sur ce blog la chanson du film, Les pépées font la loi, assez amusante car elle annonce, vous allez l'entendre, avec beaucoup d'avance le fameux Être une femme de Michel Sardou, dans un style plus années 1950. Film féministe alors ? Je n'irais pas jusqu'à là.
En quelques mots : La jeune Danièle est retrouvée morte, un revolver à ses côtés, suite à une violente dispute avec son mari (J.-C. Brialy). Celui-ci découvre le lendemain, dans les journaux, que la mère de Danièle (M. Morgan) l'accuse publiquement de meurtre. S'ouvre alors un long flashback où se mêlent les vérités des uns et des autres : celle de la victime à travers son journal intime, celle de la mère dans un interrogatoire et celle du mari qui raconte son histoire à sa maîtresse.
Le puits aux trois vérités, rareté éditée chez Gaumont (collection à la demande, indispensable aujourd'hui), est une adaptation d'un roman de Jean-Jacques Gautier, dialoguée par Henri Jeanson, et mise en scène par François Villiers (surtout connu pour avoir réalisé Les Chevaliers du ciel à la télévision). Le film adopte une posture déjà connue, celle d'un triple point de vue pour une même histoire, avec une certaine efficacité dans les effets de montage et les transitions. Le casting se targue d'une jolie distribution : Michèle Morgan en mère froide, distante et mystérieuse, éblouissante de beauté, face à un jeune fou incarné par Jean-Claude Brialy séducteur et bondissant, pas prude pour un sou - certaines de ses répliques sont d'ailleurs amusantes ("J'aurais bien voulu la sauter !" en parlant de Michèle Morgan, il faut l'entendre !). Au milieu, la jolie Catherine Spaak résiste bien, même si son personnage, important, n'est finalement pas très intéressant. Côté seconds rôles, on retrouve en clin d’œil Dany Saval, Jean-Pierre Aumont, Guy Béart, Jean-Louis Trintignant et Billy Kearns.
L'histoire est bien menée pendant une bonne première partie, intrigante, mais retombe rapidement dans la routine, faute à une réalisation bien terne, une photographie bas de gamme et un scénario qui n'est franchement pas très passionnant. Le dénouement final, à l'image du film, est d'une platitude convenue qui laisse le spectateur indifférent. Difficile en effet de se prendre de sympathique pour un quelconque personnage, ce qui est le principal problème de ce puits au vérités. Les dialogues de Jeanson n'y font pas grand chose, malgré quelques fulgurances ("C'est pour le journal parlé, il n'y a pas de son !").
Restent quelques jolies séquences entre Jean-Claude Brialy et Michèle Morgan, principal intérêt de ce vaudeville qu'il faudra épousseter régulièrement pour qu'il ne prenne pas trop la poussière. A noter au passage une jolie partition de Maurice Jarre, assez peu mise en valeur hélas.
En quelques mots : A la fin du XIXe siècle, dans une caserne provinciale, le quotidien des soldats de métier et réservistes. Entre deux hommes qui désertent, un capitaine qui aime trop ses hommes pour les réprimander, des balayeurs qui n'en foutent pas une, des petits chefs en manque d'autorité et un général pour qui rien n'est vraiment grave.
Adapté du roman de Georges Courteline, et de sa pièce de théâtre éponyme, Les gaîtés de l'escadron est un film tout à fait particulier. Il permet au premier abord d'une rencontre au sommet entre Raimu, Fernandel et Jean Gabin - même si celle-ci n'est que très brève dans le film et jamais ensemble. Du genre comique militaire (voire troupier), les premières minutes font craindre le pire, un nanar où s'enchainent les gags sans intérêt, où se croisent des personnages sans relief. Tout change avec l'arrivée de Raimu, extrêmement drôle en officier en charge de la caserne, d'allure autoritaire mais qui n'en use jamais, car il aime ses hommes avant tout et ne cherche pas à les blâmer. Dès lors, cette farce militaire se transforme, comme le roman original, en satire d'une armée française humiliée depuis sa défaite de 1870 et qui se fige dans ses carcans avec prétention, dirigeant difficilement des hommes incompétents à leurs tâches, qui ne songent qu'à la gamelle. A entendre les dialogues, tout le monde devrait se retrouver en prison tant les punitions sont distribuées à tout va. Pire encore, les "Vous me ferez trois jours !" en font rêver certains, la prison ayant ses bons côtés.
Les situations et gags ne sont pas toujours heureux mais ils fonctionnent très bien dans l'ensemble grâce à une belle équipe de comédiens encore jeunes, et dénués de tous leurs (futurs) traits de caractère : Fernandel est presque méconnaissable avec sa voix fluette et sa petite moustache, et il joue les benêts sans en rajouter ; Jean Gabin en impose sans en avoir l'air mais reste loin des rôles de meneurs ; Raimu, le plus extravagant des trois, passe son temps à ronchonner mais n'existe que dans le regard des autres, de fait très importants et particulièrement sobres (il faut voir la scène où il accepte de donner 10 jours de congés à un homme pour un mariage !). A côté de tout ce beau monde, Henry Roussel en général imposant (aux airs de Pétain) et composant, et un Pierre Labry très drôle en soldat Potiron achèvent de compléter ce casting où l'on peut croiser avec de très bons yeux Julien Carette et Pierre Dac !
Le comique militaire n'est pas des plus fins, et ces Gaîtés de l'escadron sortent du lot grâce à une adaptation soignée, un propos qui parle, une mise en scène impeccable de Maurice Tourneur (de très belles scènes de caf'conc notamment) et des acteurs très justes. En outre, il permet de saisir au vol une époque révolue, celle du service militaire (ici, il durait encore trois ans) et d'une armée formée d’officiers qui avaient grimpés les échelons.
Pathé tenta même à sa sortie de coloriser le film, au pochoir, ce qui donne des couleurs tout à fait étonnantes, que l'on peut découvrir (restaurées !) dans le très beau DVD édité pour le Coffret Maurice Tourneur. A ce propos, il faut souligner le sublime travail sur l'image réalisé par les équipes de Pathé pour ce coffret (également pour le son, même si il souffre encore parfois un peu du temps qui passe).
Je vous propose de découvrir un extrait audio, d'une scène amusante entre Fernandel, Raimu et Henry Roussel, pour une histoire de soupe pas très appétissante.
En quelques mots : Dans une ville de province, sous l'Occupation, quelques jours avant le Débarquement. Des résistants font sauter une ligne de chemin de fer, immobilisant dans la gare un train allemand d'essence, exposé aux dangers. Pour prévenir de toute attaque, l'occupant fait arrêter 50 prisonniers qui seront exécutés à la moindre tentative d'attentat contre le train.
Découvrir Jericho aujourd'hui est une révélation quand on connaît les représentations que l'on se fait du cinéma français d'après-guerre traitant de la Résistance. Dès lors qu'avec La bataille du rail (de René Clément, 1946) - le plus représentatif du genre - le cinéma français se faisait l'écho de la pensée nationale : toute la France avait été résistante, dans un esprit, bien défendable, de réconciliation des français. A noter que même si les cinéastes ont su s'abroger de cette idée avec le temps, certains poursuivent à persister dans une logique plus ou moins uniforme (il n'y a qu'à voir les récentes Femmes de l'ombre pour s'en convaincre, ou Zone Libre de Christophe Malavoy).
Jericho, film méconnu et difficilement trouvable aujourd'hui , apporte un contre poids sensible au film de René Clément, tourné la même année. Le générique commence par Heidi, Heido, ce qui n'est pas commun (surtout quelques mois après la Libération), et s'ouvre classiquement sur un homme perdu cherchant et trouvant refuge chez un habitant du village, qui lui offre la protection et un repas. Une visite impromptue de l'occupant insuffle un peu de suspens, mais rien de bien original. On ne retrouve plus d'ailleurs, par la suite, ce genre de séquence, comme si Henri Calef voulait montrer qu'il entend se détacher des clichés.
Signé par Charles Spaak, que j'ai déjà évoqué ici à plusieurs reprises, le scénario entre dans l'intimité d'un bureau d'officier allemand, occupé à traiter avec un français, interprété avec grand talent par Pierre Brasseur. Celui-ci, peu scrupuleux, vend son âme au diable et lui vend tout ce qu'il désire - mais il n'en est pas récompensé pour autant. Je vous propose d'écouter un extrait audio de cette très belle scène, que l'on n'aurait pas soupçonné voir au cinéma en 1946 :
Extrait audio : "Maintenant que vous êtes là, on respire !"
Il y a d'autres personnages traitres ou peureux dans la France que montre Calef ; une très belle séquence montre la réunion d'un Conseil Municipal, chargé de trouver le nom des 50 otages. L'un des membres ne désire pas se désigner à la place des autres et s'en va ; un deuxième le suit. Les autres se constituent prisonniers dans une séquence que l'on voudrait héroïque, et pourtant ridiculisée par l'officier allemand ("C'est un geste à la française ça, pour faire honte au barbare que je suis. Ça me rappelle "Tirez les premiers messieurs les anglais" ... et vos bons amis se sont empressés de tirer !").
Certes, il y a quand même des braves, de toutes classes sociales : la cellule se compose d'un mendiant (formidable Pierre Larquey), d'un ouvrier, d'un aristocrate passionné par les marches militaires (lui aussi, malgré une attitude bien noble, est ridiculisé par la suite quand on lui souffle que ses marches militaires, on les chantera plus tard ... devant sa tombe !). L'arrangement des personnages pourrait être artificiel. Il n'en est rien, et ce malgré l'extraordinaire casting de gueules (on retrouve Jean Brochard, René Génin, Alfred Pasquali, Raymond Pellegrin ...), où tout le monde a sa place. Louis Seigner y campe d'ailleurs un médecin terne et résolu, qui confesse toutefois qu'il ne pourra pas pardonner aux Allemands.
La dernière demi-heure est remarquablement écrite et filmée. Parqués dans une église, les 50 otages passent leur dernière nuit. La plupart sont résolus et dignes, d'autres ont peur, et Pierre Brasseur incarnant toujours, à lui seul, la mauvaise conscience française se livre à un numéro (à la limite du cabotinage) très fort de lâcheté, et va même jusqu'à dire "Léchons leur les bottes, mais je ne veux pas mourir !". Cette séquence, filmée dans un contexte où tout le monde se prétendait résistant, est inoubliable, et je vous propose d'en écouter un extrait audio :
Extrait audio : "Léchons leur les bottes ! Mettons nous à genoux !"
Henri Calef n'est pas pour rien à cette belle réussite car il sait filmer ses personnages et utiliser les cadres pour accentuer leurs émotions ; ainsi d'une jolie scène où un aumônier allemand se propose de confesser les otages avant leur exécution, il donne l'absolution à un Louis Jouvet qui refuse de pardonner aux occupants. Ainsi également d'une scène amoureuse entre Raymond Pellegrin et Nadine Alari, très bien cadré, qui commence sur un baiser et s'achève sur une grenade lancée contre le train.
A noter que les séquences aériennes ont été tournées avec les véritables avions et pilotes qui servirent cette histoire authentique !
Jéricho est classé sur ce blog dans la catégorie "Chef-d’œuvre" et ce n'est pas pour rien ; j'entends ainsi montrer à quel point ce film est remarquable et inciter mes chers lecteurs à se le procurer. Hélas, ce n'est pas tout à fait évident. Il existe bien un DVD du film, sorti dans la Collection Ciné-Club mais ne le cherchez pas dans le commerce. On le trouve neuf ou d'occasion sur divers sites d'enchères, ou même sur Amazon. Je l'ai personnellement trouvé sur PriceMinister pour quelques euros. Le DVD ne possède aucun bonus, la copie est plutôt bonne malgré quelques problèmes de son de temps à autre. N'hésitez pas à vous le procurer, Jéricho est un véritable bijou !
En quelques mots : A Flamanville, en Normandie, la vie du village est rythmée par le travail à la mine sous-marine. Lucien et Flore (V. Romance), heureux, sont prêts à se marier et à vivre ensemble. Mais l'arrivée d'un étranger, Constant, vient tout perturber : Flore en tombe amoureuse et se réfugie le plus souvent possible avec lui dans une immense grotte, sorte de maison sous la mer. Au même moment, Lucien et Constant se portent volontaires pour effectuer de dangereuses opérations de surveillance.
La maison sous la mer, adapté du roman de Paul Vialar, est le quatrième long-métrage réalisé par Henri Calef. On pense très vite à Germinal en regardant cette histoire qui mêle, sur une trame identique, la misère des ouvriers-mineurs et leurs conditions de vie, et une histoire d'amour et de rivalité entre deux hommes de la même classe sociale. Constant (Clément Duhour) n'est rien d'autre qu'un Étienne Lantier venu conquérir le cœur d'une Catherine Maheu (Vivane Romance) promise à un Chaval (Guy Decomble). Le déroulement de l'intrigue et le dénouement final y ressemblent également.
L'introduction est très réussie et impose d'emblée un climat particulier - il n'y a pas le moindre mot pendant presque dix minutes - où l'on voit les mineurs finirent leur travail, et remonter vers le village en passant au bord de la mer. Le roman et le films placent en effet leur intrigue en Basse-Normandie, dans les mines de fer de Flamanville. Les paysages marins, de fait, rendent une impression d'immensité sauvage, de terre oubliée des hommes, où les habitants naviguent entre la mine, le bistrot et leur maison. L'arrivée d'un étranger (figure classique du cinéma) ne suscite pas l'enthousiasme mais réchauffe le cœur de la belle Viviane Romance qui, amoureuse, aime à se retrouver dans "la maison sous la mer", une immense grotte dont personne ne connaît l'existence - les plans sont toujours très beaux et très bien filmés.
La mise en scène de Henri Calef est sobre et épurée, et convient parfaitement à cette histoire, superbement photographiée par Claude Renoir. Les dialogues sont soignés, tout comme les silences, et possèdent plusieurs intérêts : ils ne s'intéressent qu'à la classe ouvrière (le patron n'est jamais vu de face, le maire est un cocu notoire qui en rigole) et la montre comme elle est, simple, et sans clichés - il n'y a aucune scène démonstrative sur le quotidien des mineurs ; ils sont interprétés par des comédiens crédibles et toujours justes (aucune star véritable) - Viviane Romance et Guy Decomble en tête - et quelques seconds rôles toujours efficaces (Dalban, Génin, Brochard). Ces qualités effacent les effets spéciaux pénibles (transparences sur les plans en mer) et les quelques scènes faciles.
A noter la première apparition à l'écran de la jeune Anouk Aimée, que Henri Calef rencontra dans la rue et qu'il engagea pour jouer la jeune serveuse, fille du capitaine René Génin.
Dans l'extrait audio que je vous propose d'écouter ici, Guy Decomble et Clément Duhour évoquent leur femme, mais ne savent ni l'un ni l'autre qu'il s'agit de la même.
Extrait audio : "On a chacun la femme qui lui convient !"
En quelques mots : Algérie, au début des années 60 ; un groupe de soldats s'engage dans un commando de chasse, commandé par un lieutenant qui a fait l'Indochine. Jeunes et antimilitaristes, ils trainent les pieds, et décident de faire prisonnier le gradé quand ils apprennent le putsch des généraux. Un d'entre eux, Noël, reste le plus solitaire du groupe et n'hésitera pas à jouer les déserteurs le moment venu.
J'ai hésité à chroniquer ce film, tant il semble en marge de ce que j'appelle sur ce blog l'âge d'or du cinéma français : tourné au début des années 70, sans star, par un réalisateur militant et engagé, pour un budget réduit et en 16mm. Pourtant, la découverte de ce film (qui ressort entièrement restauré dans les salles le 3 octobre) m'invite à croire qu'il est ancré dans une certaine tradition du cinéma français, plutôt à gauche, aux idées humanistes et pacifistes. On n'est pas loin de La Grande Illusion de Jean Renoir - l'insolence et la clandestinité en plus, la maîtrise technique et la puissance en moins.
J'ai découvert René Vautier il y a quelques temps déjà, puisqu'il fut au début des années 50 le réalisateur du premier film anticolonialiste français (Afrique 50), sujet qui dans sa globalité me passionne. Avoir 20 ans dans les Aurès était difficilement visible jusqu'à aujourd'hui : bien qu'il fut récompensé à Cannes, son format 16 mm, l'amateurisme de l'équipe technique et des questions de droit en faisaient un film quasi clandestin. Sa ressortie permet de mesurer l'importance du sujet traité : la guerre d'Algérie (tourné 10 ans après les accords d'Evian), des soldats qui rejettent l'armée, jouent avec les conventions, ligotent un officier, violent les femmes et un soldat qui refuse de tirer, avant de s'enfuir avec un prisonnier ennemi.
On peut comprendre que les autorités françaises ne furent pas emballées par ce film, qui fut censuré longtemps et projeté dans des ciné-clubs, la plupart du temps militants. J'ai eu l'occasion de voir ce film en présence de René Vautier (au TNB de Rennes), vieil homme dont la mémoire ne flanche pas, toujours aussi passionnant à écouter. Il raconte notamment les frasques de Philippe Léotard, restant militaire même en dehors du tournage quand il partait se saouler dans les bars alentours.
L'amateurisme se ressent toutefois dans la mise en scène (ce film fut tourné dans des conditions difficiles, en 10 jours !) mais jamais dans le jeu des acteurs, pourtant souvent amateurs : on retrouve aussi Jean-Jacques Moreau, Jean-Michel Ribes et le jeune Alexandre Arcady, pas mauvais acteur. Loin du film colonial français par excellence, tels Pépé le Moko, La Bandera, Trois de Saint-Cyr ou encore L’appel du silence, ce film apporte un petit pendant réaliste et engagé au cinéma que j'ai l'habitude de défendre sur ce blog. D'aucun diront que j'ai une bonne conscience, les autres y verront le goût du beau cinéma, tout simplement.
Extrait audio : Chanson "Le pied dans la m...." (de Yves Branellec)
En quelques mots : Au XIXe siècle, en Ardèche. Un couple d'aubergistes et leur domestique assassinent depuis 20 ans tous les clients qui viennent trouver chez eux le pain et le coucher. Une froide nuit d'hiver, arrivent simultanément les passagers d'une diligence abîmée, et un moine accompagné d'un disciple. Résignée à ne pas assassiner un homme d’Église, l'aubergiste se confie à celui qui ne doit pas trahir le secret de la confession.
Fernandel n'aimait pas ce film : croyant, il détesta les aspects anticléricaux du scénario mais ne s'en rendit compte qu'au milieu du tournage ; en outre, la mise en scène et la direction du film lui échappèrent, lui qui était habitué à voir les films se construire uniquement autour de son action. De fait, au premier abord, son personnage de curé comique, gesticulant et grimaçant à l'extrême dans une tradition burlesque, peut perturber le spectacle d'un conte cynique, à l'humour grinçant, bien plus fin qu'une simple pochade. C'est même à se demander si Fernandel était bien l'interprète idéal pour ce rôle - il faut aussi se souvenir que Jean Aurenche, scénariste et dialoguiste du film avait déjà écrit pour le comique marseillais pendant la guerre (Adrien, en 1943) uniquement pour faire travailler son ami René Wheeler, sans enthousiasme particulier pour les gags de la star. Retrouver ce casting à l'affiche d'un même film au sortir de la guerre a presque de quoi faire sourire.
Et pourtant ... quiconque découvre ou redécouvre ce film aujourd'hui ne peut être qu'admiratif de la qualité de l'ensemble, du quasi sans-faute de toute l'équipe pour faire de L'auberge rouge un chef d’œuvre de comédie et d'humour noir ... et l'un des plus grands rôles de Fernandel !
L'acteur semble aussi perdu que le personnage qu'il interprète au milieu de tous ces gens parfaitement étrangers : d'un côté la froideur cruelle de Julien Carette et Françoise Rosay en aubergistes assassins, de l'autre les passagers de la diligence (dont Jean-Roger Caussimon, très drôle qui parvient à faire jouer le moine aux cartes, pour de l'argent !). Fernandel seul se démène à les sauver tous, dans beaucoup de situations amusantes, et s'il est bien la star du film, les autres comédiens ont une forte importance et, plus rare, de l'épaisseur - y compris pour le jeune moinillon qui, en l'espace de quelques scènes, renonce à sa vocation et découvre l'amour d'une jeune fille.
Ainsi la star Fernandel n'est plus la star - il n'arrive véritablement dans le film qu'au bout d'un quart d'heure d'ailleurs. Et s'il impose son charisme dans les premières séquences très amusantes où il se présente, montre son reliquaire et improvise une quête, tout bascule dans l'une des scènes les plus célèbres du film. Françoise Rosay, qui ne veut pas assassiner un religieux, décide de tout lui confier pour le faire fuir - sécurisée par le caractère impénétrable de la confession. En quelques minutes drôles à souhait, le film aurait pu sombrer dans le drame. C'est là que le caractère naturellement comique de Fernandel devient l'élément central du film, qui oscille constamment entre farce et horreur, dans une atmosphère teintée d'humour noir.
Son personnage - et c'est peut-être ce qui lui a déplu - est le plus grotesque de l'histoire (on ne croit même pas à son tonsure) : il manque d'oublier la prière du repas car il a faim, fait la quête pour pouvoir manger en prétextant un don pour un Saint, rechigne à confesser une pécheresse car sa soupe est chaude. Les passagers de la diligence semblent avoir un peu plus la maîtrise d'eux-mêmes. Et pourtant, c'est bien lui, avec son humour en parfait décalage avec la situation (probablement involontaire de sa part, qui plus est) qui assure toute sa force au film. Il est la pointe d'ail qui fait d'un simple gigot un plat exquis, et de L'auberge rouge un chef d’œuvre d'humour noir. Constamment perdu, exubérant, à la limite du cabotinage supportable (toute la séquence du mariage), Fernandel compose un personnage comique qui ne fonctionne - et c'est rare dans sa carrière - qu'en opposition aux autres, en réaction à leur flegme.
Une autre forme de comique aurait rendu le film dramatique ou grand-guignolesque. Fernandel, avec le plus grand naturel, fait prendre toute leurs forces aux autres protagonistes du film et aux séquences habilement montées par Claude Autant-Lara. Il faut rendre hommage au travail des techniciens sur ce film, entièrement réalisé en studio, à commencer par le metteur en scène cité, mais aussi aux décorateurs (l'endroit est superbe, tout comme le petit pont de bois et les chemins de neige) et au chef-opérateur qui a créé une sublime lumière (André Bac).
On pourrait évoquer L'auberge rouge sur des pages et des pages - je me suis juste borné ici à évoquer le jeu crucial de Fernandel. Je vous propose aussi de réécouter sur ce blog la très jolie complainte du générique de début, écrite par René Cloërec et interprétée par un Yves Montand habité.
Extrait audio : La complainte de l'auberge (par Yves Montand)