mercredi 21 novembre 2012

"AU BONHEUR DES DAMES" (de André Cayatte, 1943)

En quelques mots : Denise a quitté sa Normandie natale pour venir s'installer à Paris chez son oncle Baudu, vendeur de tissus. Hélas l'époque n'est pas des plus propices car le vieil homme souffre de la terrible concurrence du nouveau grand magasin "Au bonheur des dames", dirigé par le séduisant Mouret qui veut racheter toutes les boutiques du quartier. Contre toute attente, Denise se fait embaucher chez lui et tape dans l'oeil du patron, au grand dam de son oncle.

Il faut saluer la bonne idée de France 2 de diffuser ce film dans son Ciné-Club du mardi soir, à une heure un peu tardive, certes. Deuxième adaptation du roman éponyme de Émile Zola, une dizaine d'années après celle, muette, de Julien Duvivier, Au bonheur des dames (1943) a été vilipendé à sa sortie et après la guerre au motifs qu'il était tourné pour la Continental (au service des Allemands) et qu'il transformait une fin originellement plus cynique en un plaidoyer pétainiste où s’efface la lutte des classes au profit d'une belle entente des travailleurs et du patron capitaliste. Revoir ce film aujourd'hui permet de se reposer ces questions et de répondre avec force de recul que cette accusation est infondée puisque la fin proposée par André Cayatte est terriblement conformiste - à la limite du crédible - et devait avant tout chercher à faire plaisir à des spectateurs qui vivaient encore en état d'Occupation étrangère. La fatalité qui aurait sied davantage aux communistes en 1945 n'était peut-être pas des plus égayantes deux ans plus tôt. En outre, cette association du travail et du capital n'est que la belle image d'une réalité plus terrible, celle de Michel Simon écrasé par une voiture de livraison du grand magasin et une rue vidée de tous ses commerces. De quoi poser quelques nuances !

Pourtant, cette fin alambiquée et probablement opportuniste peut gêner un peu la conclusion d'un très beau film, aujourd'hui introuvable en DVD malgré son casting des plus alléchants : Michel Simon en vieillard rabougri et défenseur du petit commerce, Albert Préjean, un peu sous exploité hélas, en grand patron séducteur, Suzy Prim en femme intéressée et manipulatrice, Blanchette Brunoy en jolie vendeuse, Pierre Bertin en créancier et Jean Tissier, élément comique du film, en contremaitre élégant et pédant à souhait ("Premier et dernier avertissement !" répète-t-il à qui veut l'entendre tout au long du film).

Tourné en 1943, le film bénéficie des importants moyens de la Continental et s'offre un magnifique plateau où le grand magasin "Au bonheur des dames" est reconstitué au cœur d'un quartier où fait tâche la pauvre petite boutique de Michel Simon. Celui-ci tente pourtant d'organiser, avec une caisse de communauté, la résistance des petits commerçants face à l'écrasante machine de Albert Préjean où l'on vend aux femmes "tout ce qui leur est indispensable, c'est à dire tout ce qui leur est inutile". La mise en scène de Cayatte est sobre mais s'offre pourtant le luxe de plans de grue et de plans larges sur son magnifique décor photographié avec le talent de Armand Thirard. Non crédité au générique du film, c'est bel et bien Jean Devaivre qui fut assistant metteur en scène, grâce à son expérience.

Difficilement trouvable dans le commerce hélas, ce film reste un formidable exemple de ce qui fut produit par la Continental sous l'Occupation, de 1941 à 1944, et fait montre de contradictions qui ne tendent qu'à réévaluer cette période sombre où l'on croit pouvoir vite porter des jugements définitifs. Ici par exemple, cette société dirigée par les Allemands accepta de financer un film adapté d'un auteur ... prohibé par les nazis !

(Les photos de cet article proviennent du site toutlecine.com)

1 commentaire:

ludwig beethoveen a dit…

Honnetement je m'étonne qu'il n'y ai toujours pas d'édition DVD de ce chef-d'oeuvre(au bonheur des dames).

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